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mouvement des femmes Iraniennes

mouvement des femmes Iraniennes

Sunday, December 18, 2011


21 Mai 2011 Par Eric Fassin
Troisième volet sur l’affaire DSK. Si l’accusé est bien sûr présumé innocent, la plaignante n’est pas moins une victime présumée.  Aux États-Unis comme en France, la protestation monte contre le sexisme des premières réactions françaises, en particulier dans la classe politique. Mais le féminisme ne nous parle pas seulement de genre : il y a aussi la classe et la race d’une histoire postcoloniale.
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À l’heure d’écrire ces lignes, le 19 mai, Dominique Strauss-Kahn vient tout juste d’apprendre sa libération sous caution, mais aussi son inculpation par le grand jury.  Or le procès qui s’annonce ne s’arrêtera pas à l’établissement des faits ; ce sera aussi un récit. Quelle histoire, ou plutôt quelles histoires va-t-il raconter ? D’abord, bien entendu, une histoire sexuelle – mais en un double sens : il apparaît déjà qu’il y est question de genre, et pas seulement de sexualité.  « Il n’y a pas mort d’homme », a protesté Jack Lang sur France 2. Certes, le viol n’est qu’un viol, et non pas un meurtre ; mais ce qu’on entend aussi, dans la deuxième partie de l’expression, c’est que la victime n’est qu’une femme, et non un homme. Éloquente dans son inconscience, une telle réaction de solidarité sonne ainsi comme l’écho assourdi d’une domination de genre inscrite dans le viol.
Il s’agit aussi, dès à présent, d’une histoire de classe. Au début, en insistant sur les 3000 dollars que coûte la nuit dans cette suite d’hôtel, les médias ne se contentaient pas de rappeler le train de vie du présidentiable, en s’inscrivant dans le droit fil des révélations sur la Porsche ou le tailleur de luxe. Ils signifiaient aussi l’écart qui le sépare d’une jeune femme habitant le Bronx. Au fond, le « coup de tonnerre » du scandale, c’est l’envers grimaçant du souriant Coup de foudre à Manhattan. Dans cette comédie romantique de 2003, la portoricaine Jennifer Lopez est femme de chambre. Dans le grand hôtel où elle travaille, cette mère célibataire, qui vit aussi dans le Bronx, rencontre un riche héritier, destiné au Sénat. Leurs amours iront bien sûr jusqu’au mariage, nonobstant le fossé qui les sépare.
Toutefois, dans la réalité, les rapports de classe n’ont rien d’enchanté. Sur France-Culture, Jean-François Kahn n’a fait que dire, à son corps défendant, la vérité des choses. Sans doute veut-il, lui aussi, minimiser, voire nier la réalité, puisqu’il se dit « certain », ou « pratiquement », « qu’il n’y a pas eu une tentative violente de viol » ; mais pour mieux qualifier cette « imprudence », il parle d’un « troussage de domestique. » Il ne s’est rien passé, ou presque, puisque ce qui s’est passé est normal, ou presque. Si le propos a choqué, c’est qu’il trahissait une connivence de classe – au risque de légitimer, sinon un « droit de cuissage » moyenâgeux, du moins une prérogative bourgeoise digne du dix-neuvième siècle.
Cette dimension de classe est d’autant plus révélatrice qu’elle est l’image inversée de la sévérité croissante qui s’est développée en France comme ailleurs à l’encontre des violences envers les femmes, en particulier dans les années 2000. C’est qu’en réalité, il s’agissait surtout des « autres » : le scandale des « tournantes » renvoyait le viol aux « jeunes » des « quartiers ». C’est pour la même raison que beaucoup croyaient a priori à la culpabilité des violeurs dans les caves des cités et qu’aujourd’hui les mêmes redécouvrent la présomption d’innocence dans une suite de palace. La sociologie du viol, comme le montre une recherche du CESDIP présentée par Véronique Le Goaziou, est duelle : alors que les enquêtes de victimation permettent d’établir qu’il traverse les classes, ce sont massivement les milieux populaires qu’on retrouve devant les assises…
On aurait bien tort d’oublier que le viol est un crime à deux vitesses ; d’autant que cette logique est racialisée : l’histoire qui s’est déjà déployée dans sa dimension sexuelle, mais aussi de classe, ne devrait pas manquer de se décliner aussi en termes de races. La victime présumée est noire, et le présumé innocent est blanc. Le « troussage de domestique » participe d’une histoire raciale fondamentale aux États-Unis : le viol des femmes noires par les hommes blancs, protégés par cette « institution particulière » qu’était l’esclavage, est aujourd’hui encore gravé dans la mémoire collective. À l’inverse, il est particulièrement mal venu que des politiques français, de Jack Lang à Robert Badinter, pour défendre DSK, dénoncent un « lynchage médiatique ». Il faut en effet rappeler que ce sont les hommes noirs, accusés de viol à l’encontre de femmes blanches, qui en étaient victimes. Il est donc troublant de renverser ainsi la réalité de la domination raciale – comme d’autres parlaient naguère de « ratonnades anti-Blancs »…
Dira-t-on que cette racialisation est étrangère à la France , car propre aux États-Unis ? C’est plutôt qu’elle pourrait se décliner ici en des termes postcoloniaux. Après tout, cette femme, qui avait obtenu l’asile aux États-Unis, est guinéenne ; elle est musulmane (la rumeur la dit même voilée !). Elle partage avec Dominique Strauss-Kahn une langue, le français, qui est celle de la colonisation. Si les avocats de la défense devaient plaider le consentement, ils pourraient bien activer du même coup cette histoire (post)coloniale : la violence de la domination ne s’est-elle pas donnée, bien au-delà du registre sexuel, comme consentie ? Songeons aux accords bilatéraux que la France impose aujourd’hui à ses partenaires africains, en matière d’immigration, sous le nom orwéllien de développement solidaire. Que l’affaire concerne le patron du FMI, opposé à une immigrée, ne pourrait que renforcer cette autre lecture de l’histoire : on quitterait le registre du contraste culturel transatlantique pour celui de la domination mondialisée.
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> Film : L’étrangère.
> L'ETRANGÈRE
> Réalisé par
> Genre : Drame | Durée : 01h59mn
> Film : Allemand | Sortie le : 20/04/2011
>
> Umay, qui vient de se faire avorter en secret, quitte en pleine nuit son mari violent, en emmenant leur fils, le petit Cem. La jeune femme laisse derrière elle
sa vie à Istanbul pour retrouver à Berlin sa famille, établie dans un quartier peuplé en majorité d'immigrés turcs. Mais le coup d'éclat d'Umay est si mal perçu
par la communauté musulmane locale qu'il risque de compromettre le mariage de sa jeune soeur. Lorsque son père et son frère aîné menacent de
renvoyer Cem à Istanbul, Umay, déchirée, fait intervenir la police, qui la conduit avec le gamin dans un centre pour femmes abusées. Afin de repartir sur de
nouvelles bases, la jeune mère est retournée aux études et, grâce à une amie allemande, a décroché un travail dans un restaurant. C'est là qu'elle
s'éprend de Stipe, un jeune cuisinier sensible à ses malheurs.
>
> Premier film de la réalisatrice autrichienne Feo Aladag, porté par l'interprétation magistrale de la révélation de "Head On", Sibel Kekilli, "L'Etrangère"
raconte le combat poignant d'une femme pour obtenir sa liberté. Rencontre avec deux femmes hors du commun !
> La première, Feo Aladag  , est une actrice devenue réalisatrice, dont la
blondeur n'a d'égale que les grands yeux noirs de la seconde, qu'elle met en scène, Sibel Kekilli
, révélée par Head on
du réalisateur Fatih Akın
. Véritable ode à la tolérance, L' Etrangère
, primé dans de nombreux festivals, nous plonge au coeur des tensions familiales et
communautaires à travers le combat d'une jeune mère qui décide de quitter son mari violent en Turquie pour retrouver sa famille en Allemagne, avant de
fuir à nouveau pour épargner le déshonneur aux siens. Allociné a rencontré pour vous les deux femmes qui portent avec intelligence et talent ce film, en
salles cette semaine.
>
> Allociné: Pour un premier film, vous vous attaquez à un sujet délicat, comment en êtes-vous venue aux crimes d'honneur?
>
> Feo Aladag  : Il y a 8 ou 9 ans, Amnesty International m'a contactée pour
écrire et réaliser des spots publicitaires pour une campagne contre la violence faite aux femmes. Je ne m'étais jamais essayée à la réalisation auparavant,
et je n'étais pas certaine d'en être capable. J'ai fait énormément de recherches pour réaliser ces deux spots de 30 secondes chacun, j'ai notamment lu la
Charia, le Coran ainsi que des rapports de l'ONU pendant près de quatre mois. Mais quand mon travail fut fini, il restait tellement de questions en suspens
dans ma tête, et d'émotions, que je ne pouvais pas me résoudre à abandonner ce sujet. Je n'avais pas encore une assez grande compréhension des
problématiques psychologiques que cela comportait et de ce qui se passait dans ces familles. C'est aussi à cette époque que les medias en Europe, et en
particulier en Allemagne, traitaient de plus en plus de faits divers liés à ce qu'on appelle les crimes d'honneur. Je me suis alors rendue compte que je
voulais écrire une histoire là-dessus. Avant de commencer à écrire le scénario, j'ai fait beaucoup recherches, je me suis énormément documentée pendant
près de deux ans, j'ai lu, vu tout ce que j'ai pu sur le sujet, j'ai même assisté à des audiences. J'ai également vécu dans un refuge pour femmes battues
pour mieux comprendre ces femmes et échanger avec elles. Quand les différents membres de la famille sont prêts à faire des efforts pour mieux s'entendre,
le thérapeuthe organise des réunions de conciliation, des suivis avec les personnes concernées, et par chance, j'ai également pu assister à ces rencontres.
A travers ces réunions, j'ai ainsi eu accès aux autres membres de la famille. J'ai pu nouer le dialogue avec de jeunes hommes responsables de ces crimes
et prendre conscience de ces problèmes des différents points de vue, car ce qui m'intéressait avant tout, c'était de ne pas juger les auteurs de ces faits,
mais de faire naître de l'empathie envers eux et de les rendre humains. Je continue d'ailleurs de m'intéresser à ce sujet puisque je travaille pour une
association allemande appelée Papatya qui tente de lever des fonds pour trouver des logements à de jeunes femmes dans ce genre de situation.
Aujourd'hui, cette cause fait entièrement partie de ma vie.

> Comment avez-vous construit le personnage d'Umay? Est-ce tiré de votre vécu, de ces jeunes femmes que vous avez rencontrées?
>
> Feo Aladag  : Je pense que comme toujours lorsque l'on écrit, on va
chercher des choses très personnelles et pour un personnage aussi fort qu'Umay, on est obligé d'y mettre un peu de soi, puis de le transformer parfois plus
ou moins. Pour ma part, c'est en effet un personnage très personnel que j'ai enrichi grâce à mes recherches et surtout aux rencontres que j'ai pû faire avec
ces femmes qui ont accepté de parler, malgré la souffrance, la honte et la peur qu'elles ressentaient, et de partager avec moi leur histoire, et moi la mienne.
> La force de ce film justement est de parvenir à concilier les différents points de vue. Même si on s'attache peut-être un peu plus à Umay, chacun des
personnages du film a un point de vue défendable. D'ailleurs on voit très bien que lorsqu'une personne prend une décision, c'est l'ensemble de la famille
qui est affectée.
>
> Sibel Kekilli  : Tout n'est pas blanc ou noir dans L' Etrangère
. D'ailleurs, même si on éprouve peut-être un peu plus d'empathie à l'égard d'Umay, dans
certaines scènes comme celle du mariage de sa soeur, on a presque envie de la gifler et de lui demander ce qu'elle fait là, pourquoi elle fait subir cet
embarras à ses parents, à ses frères et à sa soeur. Cette scène était l'une des plus difficiles que j'ai eu à tourner.
>
> Feo Aladag  : C'est vrai et ce quel que soit l'enjeu. Par exemple, le père
d'Umay, Kader, est littéralement déchiré entre son estime de soi comme homme et chef de famille, et l'amour qu'il porte à sa fille. Cela ne correspondrait
pas à mon idée de l'humanité qu'un homme tel que lui ne souffre pas, comme c'est souvent montré dans les médias. Nous avons si souvent cette vision du
père et des frères comme des monstres. Si on considère le problème d'un point de vue strictement humain, tous les membres de la famille sont victimes de
ce système et de cette structure archaïque, ou bien sont instrumentalisés par leur propre interprétation du sens de l'honneur. Si votre sens de l'honneur
trouve sa source dans le contrôle de la vie de votre femme, de vos soeurs et de vos filles, vous vivez dans la peur constante de perdre le contrôle et la peur
est la source d'agression et de haine la plus courante. Il faut donc proposer à ces hommes une nouvelle conception de l'honneur.

>
> La pression de la communauté, même si on ne voit que quelque rares personnes tout au long du film, est donc omniprésente?
>
> Feo Aladag  : Je ne voulais pas être trop dogmatique. Vous n'avez pas à
montrer chacune des déclinaisons possibles de la communauté turquepour faire passer le message. J'ai cependant mis en scène différents types de
femmes pour montrer comment chacune d'entre elles parvient à gérer ce genre de situation. Par exemple, le personnage de Gül, la patronne d'Umay, est
une femme forte, déterminée, c'est une femme d'affaires. Elle s'est construite toute seule, mais a toujours eu pleinement conscience de ses racines, tout en
vivant de façon indépendante. En revanche, la mère d'Umay, Halime, est toujours bloquée par ces structures archaïques, incapable de les remettre en
question et de les surmonter pour aider ses enfants, et surtout ses filles. C'était très intéressant de développer ces deux types de personnages.
>
> Dans votre cas Sibel, comment vous êtes-vous plongée dans ce personnage? Etes-vous peronnellement familière des crimes d'honneur? Avez-vous
rencontré des femmes qui l'étaient?
>
> Sibel Kekilli  : Je travaille pour l'association Terres de femmes en Allemagne
qui se bat contre la violence envers les femmes musulmanes, donc je connaissais le sujet. En revanche, je n'ai jamais rencontré une famille ou une femme
confrontée aux crimes d'honneur. Je me souviens que lorsque j'avais 14 ans, une camarade de classe n'est plus venue en cours du jour au lendemain alors
que ses frères continuaient de venir à l'école. Je ne crois pas qu'elle ait été tuée, mais elle a probablement été mariée de force, quelque chose comme ça.
Je n'ai jamais su. Malheureusement dans ce genre de communauté, la violence est très présente.
>
> Umay ferait tout ce qui est en son pouvoir pour assurer la sécurité de son fils. Pensez-vous que beaucoup de femmes auraient le courage de quitter leu
pays, leur mari, pour vivre une nouvelle vie, seule avec leur enfant?
>
> Sibel Kekilli  : Umay est certainement une femme courageuse mais c'est très
difficile. Dans ces familles, vous devez vivre comme la famille et non de la façon dont vous voulez. Si vous n'êtes pas assez forte, vous devez vivre comme
ils l'entendent mais avec la peur au ventre. Si vous choisissez de vivre votre propre vie, cela signifie que parfois, vous devrez laisser votre famille derrière
vous. Mais il faut imaginer ce que c'est. Cela implique que vous êtes seule, que si vous avez un enfant, vous ne pouvez pas le laisser à sa grand-mère. Et
que pouvez-vous lui dire? "Oui, tu as une grand-mère mais nous n'avons plus aucun contact". Vous êtes toujours seule. Et lorsque vous êtes très malade
par exemple, que vous devez aller à l'hopital, que vous n'êtes pas mariée, que vous tombez dans le coma, comme vous n'avez pas de famille pour répondre
à votre place, vous devez écrire vos souhaits sur papier. Ce sont des problèmes que nous avons tendance à oublier mais qui peuvent faire partie du
quotidien...

>
> Pensez-vous que les familles d'origine étrangère vivant dans les pays d'Europe de l'Ouest doivent obligatoirement choisir la vie de la communauté ou la
liberté?
>
> Sibel Kekilli  : Non, je ne pense pas que cela concerne tout le monde. Peut-
être le problème est-il le même ici, en France avec la communauté algérienne. Dans le cas d'Umay, je pense qu'elle doit choisir mais qu'elle aimerait ne pas
avoir à le faire. Elle ne veut pas rayer les traditions de sa vie, elle veut simplement avoir sa famille à ses côtés mais elle ne veut pas que la violence fasse
partie de sa vie. Comme elle et son fils ne sont pas en sécurité, elle n'a pas le choix, elle doit partir et laisser sa famille derrière elle...
>
> La relation entre Umay et sa mère est très importante. Umay aime sa mère mais refuse de vivre de la même façon qu'elle, et ne comprend pas que celle-ci
lui refuse une vie meilleure...
>
> Sibel Kekilli  : Il y a ici un conflit de générations évident et c'est très triste
parce que la mère ne semble pas non plus très heureuse. Elle voudrait peut-être vivre autrement mais elle n'a jamais eu la force, l'énergie, la volonté de se
battre pour décider elle-même. Dans ce genre de communauté en plus, il faut savoir que lorsque les enfants font quelque chose de mal, la faute est
toujours imputée à la mère.
>
> Feo Aladag  : Souvent, c'est très difficile pour les parents de laisser leurs
enfants vivre avec leur époque. Quand nous serons plus âgés, ce sera pour nous aussi très difficile de remettre en question notre mode de vie. Et si nos
enfants viennent nous dire qu'ils ont choisi de vivre d'une façon complétement différente de la nôtre, cela voudra dire qu'ils remettent en cause notre
propre façon de vivre et que nous devons le faire à notre tour. C'est très difficile mais nous devons laisser nos enfants vivre avec leur temps.
>
> Au contraire, la petite soeur d'Umay, Rana, est bien décidée à se marier et à embrasser le mode de vie de ses parents. Qu'est-ce qui les rend si
différentes?
>
> Feo Aladag  : Rana pense en fait que c'est la façon la plus facile de faire
les choses. Elle pense qu'elle y trouvera son compte. Chaque personne est bien entendu différente, certaines préfèrent se heurter de front au problème et
d'autres pensent qu'en passant par des chemins détournés elles arriveront aussi à leurs fins.
>
> L'aîné des frères, Mehmet, est celui qui est le plus attaché aux valeurs traditionnelles et au code de l'honneur de la communauté. Comment l'expliquez-
vous?
>
> Feo Aladag  : Mehmet veut vivre en accord avec ce que pense son père. Il
pense que son père ne réagit pas assez durement envers Umay et essaie de compenser cette faiblesse. Il veut aussi que son père lui montre sa
reconnaissance pour sa conduite. D'un point de vue psychologique, j'ai construit le personnage de Mehmet comme quelqu'un qui avait besoin de
compenser quelque chose. Il a besoin de l'amour et de la reconnaissance de son père. Du coup, il est très frustré, et à cette situation s'ajoute une vision
incertaine de sa vie professionnelle puisqu'il est au chômage. Le problème se pose également petit à petit avec le frère cadet, Acar. Le frère et la soeur
s'aiment tellement qu'au départ, la communauté ne vient pas interférer entre eux. Puis, il finit lui aussi par être instrumentalisé par ces traditions et ces
règles archaïques.
>
> L'attachement à la communauté et aux valeurs traditionnelles est-il de plus en plus fréquent chez les jeunes générations? Est-ce devenu un phénomène
de société?
>
> Sibel Kekilli  : C'est en effet une tendance notable. En Allemagne, il y a une
certaine tolérance d'un côté et de l'autre une peur bien ancrée de l'islamisme depuis les attentats du 11 septembre 2001. Les gens ont de plus en plus peur
et les jeunes d'origine étrangère ont l'impression d'être l'objet de préjugés, ce qui rend le fossé au sein de la population de plus en plus grand. Ces jeunes
commencent à se rattacher aux valeurs traditionnelles car ils se sentent comme des étrangers dans leur pays, l'Allemagne, même si en général, ils se
sentent aussi quelque part étranger dans leur pays d'origine. Ils ne trouvent la compréhension et le soutien dont ils ont besoin qu'au sein de la
communauté.
>
> Feo Aladag  : La situation est plus complexe qu'elle n'y paraît, mais il
semble que cette tendance soit importante chez les jeunes simplement parce qu'ils sont eux-mêmes dans des situations difficiles. Dans les sociétés
d'Europe de l'Ouest, on ne leur offre pas assez de chances de réussite. Leurs pères ou leurs frères sont parfois au chômage, desespérés, ils se sentent
indésirables. Chacun d'entre nous a besoin de sentir qu'il a une valeur, chacun doit tirer son estime de soi de quelque part, et si c'est la seule chose dont
vous pouvez tirer votre estime de soi, c'est très dur de faire abstraction. A Berlin par exemple, il y a l'association Heroes, où l'on apprend à des jeunes
hommes issus des minorités une nouvelle conception de l'honneur. L'honneur, c'est peut-être défendre la liberté de sa soeur et non de la restreindre. Et un
jour, ils comprennent par eux-mêmes, et peuvent faire passer le message aux autres membres de leur groupe. C'est évident qu'un jeune allemand d'origine
trurque de 16 ans ne va pas écouter avec la même attention un assistant social et un ami, il a besoin d'avoir son propre gang et de changer les choses lui-
même. Je trouve cette initiative très intelligente. Avec d'autres personnes issues des médias, de la culture et de la politique, nous sommes également en
train de créer le réseau Yes you can be pour aider les jeunes d'origine étrangère à Berlin à trouver du travail dans des secteurs auxquels ils ont peut-être
moins accès, leur montrer les différentes options qui s'offrent à eux.
>
> Lorsqu'Umay rappelle à ses frères le passé, la façon dont ils prenaient soin les uns des autres lorsqu'ils étaient plus jeunes, ils n'acceptent pas, et
refusent de l'écouter. Comment peut-on changer de comportement à ce point?
>
> Sibel Kekilli  : Dans ce genre de communauté, lorsqu'une fille se marie, son
statut change parce qu'elle n'appartient plus à sa famille mais à la famille de son mari. Je n'aime pas ce mot, "appartenir", mais c'est ce qui se produit. Dans
le cas d'Umay, le problème est qu'elle a un fils, et que, dans la tête de son frère, une autre famille est impliquée . Pour lui, elle n'est plus seule, et c'est ça le
principal changement. Dans tous les cas, lorsqu'une fille devient femme, ça devient toujours plus dangereux pour la famille.
>
> Feo Aladag  : Je voulais montrer au gens l'absurdité de ces méchanismes.
Qu'est-ce qui peut être plus fort que l'amour que l'on porte à ses proches? A sa famille? Quelle sorte de pression ou de système peut être plus fort que
l'amour que nous avons les uns pour les autres? Dans les familles comme dans la politique, nous ne sommes pas si différents les uns des autres. Nous
mettons beaucoup de choses entre nous alors que souvent, nous partageons les mêmes espoirs, les mêmes peurs et nous désirons les mêmes choses.
>
> "L'Etrangère" - Extrait 1
>
> Dans une scène, Gül, la patronne d'Umay affirme que dans n'importe quelle circonstance, le père d'Umay choisira la communauté plutôt que sa propre
fille. Est-ce la seule façon de survivre?
>
> Sibel Kekilli  : Chaque décision devient un dilemme impossible à résoudre.
Les reproches viennent de toutes parts et chacun y met son grain de sel, la famille, le mari, les collègues, les amis. La pression vient de l'ensemble de la
communauté. Tout le monde souffre, comme les frères à qui l'on dit que leur soeur est une pute.
>
> Feo Aladag  : Umay continue d'espérer jusqu'au dernier moment que sa
famille se ravise. Toutes les femmes victimes de ces violences, rejetées par leur famille, réagissent ainsi, ce qui est tragique. On voudrait leur dire "pourquoi
ne pas quitter la ville?", mais au fond, pensez-vous vous même que vos propres parents vous feraient du mal? Jamais. Et jusqu'au dernier moment, vous
espérez que l'amour soit plus fort.
>
> Peut-on voir le film comme une métaphore sur le "vivre ensemble" au sein de toutes les sociétés? La nécéssisté pour chacun d'entre nous d'accepter les
différences des autres?
>
> Feo Aladag  : Absolument. C'est l'une des raisons pour lesquelles j'ai fait
ce film. Accepter l'individualité et les différences de chacun, chercher ce qui nous rapproche, privilégier nos points communs plutôt que nos différences.
Pour moi tout cela rélève de ce qui ne peut être sujet à débat: les droits de l'homme. Des gens ont signé pour nous tous une charte de l'ONU qui dit que
chacun d'entre nous a le droit d'être libre, d'avoir accès à l'éducation, de vivre une vie sans violence, où les hommes et les femmes sont égaux. Je dis
toujours que la cuisine française est l'une des plus riches et que la cuisine allemande pourrait l'être aussi si elle mélangeait les spécialités culinaires
truques, perses, africaines...C'est le même principe pour la société. Il faut voir nos sociétés multiculturelles en bien et non en mal.
>
> Vous avez montré le film dans le monde entier, comment les gens ont-ils réagi?
>
> Feo Aladag  : Aujourd'hui, nous avons présenter le film au total dans 48
pays et 6 continents depuis avril 2010. J'ai montré le film dans des pays très lointains, comme le Pakistan, où le nombre de crimes d'honneur est un des
plus élevés au monde. Je voulais voir comment le public recevrait le message du film, comment les medias en parleraient, ce qu'ils publieraient ou non.
C'était très enrichissant. J'ai également présenté le film dans l'endroit le plus riche au monde, les Hamptons à New York, où vous ne trouvez pas de maison
en dessous de 5 millions de dollars. Les gens vivent dans un monde totalement différent et pourtant, même là-bas, le film parlait au gens. Des americaines
sont venues me voir et m'ont dit des choses comme "J'ai exactement la même relation avec mon père", et elles étaient catholiques, blanches et riches! C'est
exactement ce que j'ai voulu faire avec ce film, une histoire universelle sur la famille, une métaphore qui pourrait être adaptée sur une plus grande échelle
aux contextes culturels et politiques, et à la façon dont nous décidons chacun de vivre ensemble.
>
> Vous avez écrit, réalisé et produit le film. C'est très difficile de tout faire en même temps, pourquoi avez-vous choisi de porter toutes ses casquettes pour
votre premier film?
>
> Feo Aladag  : Cela m'a permis d'avoir la plus grande liberté possible. Je
savais aussi que si j'échouais, je serai la seule responsable, je ne pourrai me cacher derrière personne, je ne pourrai pas dire que c'était la faute du
producteur ou de quelqu'un d'autre. J'aime être aux commandes, et pour ce film, j'avais besoin d'être indépendante. C'est pourquoi j'ai d'ailleurs appelé ma
société Independent Artists.
>
> Votre prochain projet?
>
> Feo Aladag  : Je suis en train de travailler dessus. Dans tous les cas, il
aura une dimension politique. Je pense qu'on peut écrire une histoire d'amour avec deux personnes sur une île deserte et faire un film politique. J'ai besoin
de penser que mon film a un intérêt, un fond politique, pour croire qu'il présentera également un intérêt pour le public. Malheureusement, mon prochain film
ne sera pas une comédie romantique, ce sera peut-être le cas de mon troisième film!
>
> La bande-annonce de "L'Etrangère"

> Propos recueillis par Camille Lamourette le 6 avril 2011
>
> En savoir plus : Sibel Kekilli  , Feo Aladag
, L'Etrangère
>
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