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mouvement des femmes Iraniennes

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Thursday, October 25, 2012

L’éternel féminin en Islam de Syhem Bouzgaru

CONGRÈS INTERNATIONAL DU FÉMINISME

I/ INTRODUCTION

Nul ne peut nier l'influence que l'environnement social, culturel, familial exerce sur la construction de l'identité sexuée de chaque individu. En d'autres termes, dès son jeune âge, l'enfant est profondément inspiré par un environnement familial portant le sceau de la culture dans lequel il baigne largement. Si bien que si nous cherchons à délimiter l'identité nous nous heurterons à maintes difficultés parce que l'environnement socio-culturel et familial agit en interaction avec diverses données difficiles à cerner. D'autant que l'identité se définit, en même temps, par rapport à soi et par rapport à un entourage bien déterminé. Cependant, il convient d'indiquer que nous ne pouvons pas dissocier l’identité sexuée de l’imaginaire du groupe communautaire où évolue l’individu en question, et du patrimoine propre à sa culture. Dans cet ordre d'idées, les questions que nous pouvons nous poser sont les suivantes :

Quelles empreintes profondes s’étant succédé dans notre subconscient ont le plus imprégné et marqué la mémoire collective du groupe social auquel nous appartenons? Quelle personnalité se dessine à travers ces empreintes profondes ayant marqué, tel un palimpseste, l’identité de ce groupe ?



1/ LA CONSTRUCTION SOCIALE DE L’IDENTITE :

a) « L’identité sexuée » :

Si nous nous référons à la société arabo-musulmane  (en sachant que ce terme induit à une hâtive assimilation entre les cultures arabe et musulmane au profit de la seconde/au détriment de la première) , en général, et tunisienne en particulier (quoique la société tunisienne obéisse à d’autres normes, puisqu’elle englobe en son sein diverses autres cultures), nous allons nous rendre compte que les points de jonction existent, cependant certaines divergences subsistent. Même si l’environnement social et l’identification jouent un rôle déterminant dans la construction de l’identité sexuée du sujet qui modèle et forme sa personnalité en l’induisant à se conformer aux rôles sexués de la culture, on ne peut pas nier l’importance de la transmission orale, de toute une symbolique et de tout un imaginaire propres à la société à laquelle il appartient.

b) La transmission orale :

Par les contes transmis oralement « le social récupère le symbolique et se l’intègre afin de mieux intégrer l’individu. Par le jeu des significations, c’est l’inconscient qui est vraiment contrôlé par la société. » Ainsi, un acte, qu’on croyait ludique, divertissant, exerce sur l’individu une action inhibitrice (ou libératrice, dans certains cas), et le conditionne pour qu’il soit conforme aux attentes de la culture et de la société auxquelles il appartient. Il n’est pas rare, en effet, pendant les longues veillées hivernales, de voir les jeunes enfants se réunir autour d’une grand-mère ou d'une grand-tante qui les régalera par la narration de contes appartenant au patrimoine maghrébin, tunisien, arabe, occidental, etc. Alors, les ogres voleurs d’enfants succèderont aux pauvres vieilles femmes qui se transforment à l’occasion en ogresse, ou en princesse, ou en jeunes filles désobéissantes qui sont dévorées par des ogres.

De fait, une action qu’on pensait anodine, semble plus insidieuse, plus sournoise puisque les images et les représentations transmises s’impriment profondément dans la mémoire de ces enfants et conditionnent leurs comportements et attitudes.

Au demeurant, nourri par des clichés et des stéréotypes socialement bien ancrés dans l’inconscient et la mémoire collective, l’homme (en général, et arabe, en particulier) est convaincu de sa supériorité et sa prééminence de mâle triomphant. Les mécanismes de l’éducation et la socialisation ont perpétué les schémas d’une éducation patriarcale fondée sur l’infériorisation de la femme. Cependant, « S’il est vrai que l’existence des rôles relatifs à la dichotomie masculin-féminin est universelle, cette universalité s’arrête là : chaque culture délimite, à sa façon, un répertoire de rôles offerts aux individus », parce que justement « … chaque société a d’une façon ou d’une autre, codifié les rôles respectifs des hommes et des femmes. »

Du reste, la socialisation et la transmission de valeurs, de pratiques se déroulent à travers plusieurs canaux qui attribuent à cet imaginaire et ce symbolisme une certaine sacralité rendant quasi impossible leur négation.

2) L’APPORT DE LA TRADITION MUSULMANE :

La personnalité de base musulmane est essentiellement et toujours fondée sur la Tradition, dont le Coran, les hadiths et le fiq’h constituent les éléments constants  (là, je me dois d’ouvrir une parenthèse pour indiquer que les recueils de  fiq’h, la somme d’une réflexion et d’un effort humains auxquels on a attribué un caractère sacré). Ces sources sont éternelles et sacrées parce qu’elles s’inspirent d’un Texte révélé, leur valeur intrinsèque est de fait indéniable. Du reste, en dépit des conjonctures politiques et historiques qui ont dicté et accompagné ces Textes, les messages qui leur sont inhérents sont quasi perpétuels et atemporels. D’autant qu’on leur a attribué le mérite d’avoir fourni la description exacte des membres éminemment parfaits de la communauté musulmane, si bien que les prescriptions de Dieu sont immuables et qu’elles ne souffrent aucune modification, aussi infime soit-elle. Ce modèle, dont le Texte sacré a dessiné les contours et dont le Prophète incarne la synthèse parfaite, doit servir d’exemple à tout bon musulman, dans quelque lieu qu’il soit et à quelque époque qu’il vive.

Cette quête perpétuelle du Modèle absolu et parfait sera commune à tous les musulmans à quelque époque qu’ils vivent. Cette image mythique et mythifiée marquera de son sceau la mémoire collective, et tout musulman qui se respecte n’aspirera plus qu’à seule chose, se rapprocher le plus possible de ce Modèle, être fidèle aux enseignements du passé, reproduire les qualités exemplaires incarnées par Mohammed. Cependant, le temps et l’histoire n’avaient pas épargné cette image qui a été dénaturée, au fil du temps. Il est communément admis, par exemple, que le Prophète avait un comportement exemplaire avec ses épouses, il les respectait, les consultait et tenait compte de leurs avis. D’ailleurs, il ne cessa pas, avant de quitter cette vallée des larmes, pour paraître devant Son créateur, de prêcher que l’on se conduisît convenablement envers les femmes, qu’on fût charitables et généreux avec elle. Mais cette injonction fut-elle respectée par les Musulmans des siècles ultérieurs ? Tinrent-ils compte de cette exhortation ?

Nous allons, dans la partie suivante, essayer de brosser un tableau de l’image de la femme telle qu’elle est perçue dans les sociétés arabo-musulmanes. Nous mettrons l’accent sur les représentations et les stéréotypes qui ont façonné cette image. Ensuite nous exposerons une lecture possible de la personnalité de l’homme musulman qui nous permettra peut-être de déconstruire les représentations qui consacrent la supériorité du masculin. De fait, « l’analyse de ces rapports sociaux [de sexe] nécessite une interrogation sur la construction sociale de la masculinité et de la virilité et de leur rôle dans la reproduction de la domination masculine et dans les résistances au changement. »

3) L’IMAGE DE LA FEMME ET DE L’HOMME DANS L’IMAGINAIRE ARABE :

a) L’éternel féminin en Islam :

Quoique l’Islam reconnaisse la prééminence du masculin sur le féminin, il n’en admet pas moins l’existence de la femme. Du reste, ce qui sépare les deux partenaires tient à un seul degré ! Même si les lectures exégétiques du Coran et de la Sunna attribuèrent à la deuxième moitié de l’humanité des stéréotypes des plus diversifiés et des plus significatifs, il n’en est pas moins que le Prophète lui-même baignait dans une atmosphère proprement féminine. N’était-ce pas Khadija, noble épouse de Mohammed, qui le rassura, quand il fut bouleversé au moment de la Révélation divine et de l’intervention de l’ange Gabriel ?  

Cependant, l’image qui marqua la mémoire collective et qui s’imprima dans les profondeurs abyssales de l’imaginaire musulman est celle de Zuleikha, l’épouse de Putiphar. Zuleikha est l’incarnation parfaite de la tentatrice, de l’amoureuse submergée par le désir charnel irrépressible. C’est elle que Dieu qualifia de perfide, dans le verset 28 de la Sourate XII « Joseph » : « Voici encore, fit-il, un trait de votre perfidie féminine. Perfidie incommensurable, en vérité. » Accusation portée par Putiphar à l’encontre de son épouse, mais qui scella le destin de toutes les autres femmes. Ainsi une accusation individuelle se pervertit en un destin universel, associant toutes les femmes, elle « s’adresse par-delà Zuleikha à l’ensemble de la gent féminine ». L’opprobre jeté sur une seule femme fut, comme étendu à toutes les autres. D’un événement conjoncturel, contextuel on fit un concept universel. Désormais, la femme fera figure d’une tentatrice qui cherche à entraîner l’homme à commettre l’irréparable.  « C’est [d’ailleurs] un trait essentiel de l’éternel féminin que le Coran (j’ajouterai les trois religions monothéistes révélées) veut mettre en lumière ». Cette femme confrontée au désir pour un jeune homme renommé pour son extrême beauté, « constitue certes l’image prototype de la femme tentatrice, intrigante, fallacieuse, menteuse (…) pleine de rouerie ! Maléfice, artifice et malice ; fausse naïveté et innocence feinte, le Kaïd c’est tout cela à la fois ! » Cependant, cette image dépréciative, mais sacrée, investit le profane et s’altéra à son contact. Nul conte, en effet, quel qu’en fût la teneur, n’en fut dépourvu. Il suffit de rappeler que la folie du roi Shahrayar fut provoquée par l’infidélité de son épouse et celle de sa belle-sœur : deux frères respectivement trompés par leur conjointe, et qui plus est, avec un être considéré comme un subalterne, un sous-homme. Cette infidélité servit de point de départ à la folie meurtrière de Shahrayar. En fait, sans cette perfidie les Mille et une nuits, -« [texte], après le Coran (…) à coup sûr, (…) le plus lu »-n’auraient peut-être pas vu le jour. D’ailleurs, ces contes ne participent-ils pas (entre autres) à la dépréciation de la femme ? Pour ne pas généraliser, nous dirons que la quasi-totalité des contes arabes, maghrébins ou tunisiens racontés par des hommes, présentent une trame mettant en scène une tentatrice qui, par sa rouerie, sa perfidie va contribuer à la chute de l’homme, et qui, malgré les interdits, les précautions prises pour l’isoler et l’emmurer va parvenir à tromper la vigilance de son cerbère ou sa duègne qu’elle va tromper ou tourner en ridicule. Cette trame participa, ainsi, à renforcer l’image dépréciative de la femme. De fait, « la perception traditionnelle de la femme est minée de paradoxes, à commencer par la force des notions du sens commun et de la puissance de l’oralité dans l’éducation… ». Par conséquent, on ne comptait pas le nombre de contes où elle apparaissait sous son plus mauvais jour. Elle n’était pas seulement perfide, elle fut calculatrice, déloyale, hypocrite, sournoise… sans oublier les proverbes qui, soit la montrent comme un être dont il faut se méfier, soit qui mettent l’homme en garde contre sa perfidie.

Ce n’est pas étonnant dans ce cas si les Musulmans se soient acharnés sur elle : ils érigèrent des murs épais pour l’extraire au monde extérieur. Forteresse inexpugnable, en apparence, puisqu’elle parvenait toujours à ses fins. Ainsi, le verset : « Inna kaïda hunna ‘adhîm » trouve-t-il sa pleine justification, puisqu’il « favorise la méfiance vis-à-vis de la gent féminine ». D’autant que même la sunna y contribua, puisque de l’aveu de Mohammed lui-même, elle fut décrite comme un individu qui « manque de raison et de religion ».

Faut-il lui faire confiance, dans ces circonstances, qui sont atténuantes pour une fois, il faut bien l’admettre ! Faut-il blâmer l’homme pour la méfiance dont il fait preuve vis-à-vis de la femme ? Oh que non ! Sa méfiance (son absence de confiance en elle, devrais-je dire) naturelle est confirmée par les deux sources sacrées de l’islam, le Coran, d’un côté, et la sunna de l’autre ! Comment espérer la réhabiliter, dans ce cas-là, puisque tout concourt pour la péjorer et la rabaisser  (déprécier/discréditer) ? D’autant qu’un hadith qu’on attribue au Prophète ne fait que conforter les Musulmans dans leur méfiance vis-à-vis des femmes : « Ne connaîtra jamais la prospérité le peuple qui confie ses affaires à une femme ! »

Que dire de plus ? Sa disgrâce ne fut-elle pas confirmée par le meilleur des hommes ? Le plus clairvoyant parmi les clairvoyants ? Ainsi, portant le sceau du sacré, le discrédit est d’autant moins contestable.



Surtout que le Prophète n’était pas le seul à décrire la femme sous ces traits peu flatteurs, voici ce que « L’Imâm ‘Ali aimait à dire : La femme tout entière est un mal ; et ce qu’il y a de pire en elle c’est qu’il s’agit d’un mal nécessaire ». À quel saint se vouer, dans ces circonstances ? Condamnation irrévocable, semble-t-il !

Dans Le Harem politique, Fatima Mernissi a avoué son incapacité de répondre à un instituteur ayant clamé, haut et fort, cette vérité incontestable. « Qu’aurai[t-elle] pu dire qui puisse contrebalancer la force de cet aphorisme politique aussi implacable que populaire ? »

Ainsi, « cette image inattendue mais combien véridique, de la société tunisienne traditionnelle (personnellement, je dirai surtout arabo-musulmane.) Pour être partielle et partiale […] reflète une infériorité certaine » de la femme qui fut condamnée à se soumettre à la loi du père et à ses ukases (et en filigrane ceux de la mère). De fait, son corps fut frappé d’ostracisme et d’interdits, désormais il portera le sceau des soubresauts de l’histoire. Palimpseste où, tout au long de l’histoire des civilisations, se sont inscrits crises et conflits. Par conséquent, si on se réfère à l’époque antéislamique, on peut constater que le corps de la femme avait une valeur marchande -si elle a la chance d’avoir la vie sauve-, il faisait l’objet de transactions commerciales, servait de monnaie d’échange, en temps de guerre, et d’objet de plaisir, tout le temps. Pour l’islam, il fut le siège de toutes les transgressions, il fallut donc le voiler, le dérober aux regards concupiscents parce que considéré comme ‘Aoura, qu’un étranger ne doit ni voir ni même entrevoir. Par conséquent, « le voile va (…) faire passer la musulmane dans l’anonymat le plus total ». Pour s’assurer de sa fidélité et de sa chasteté, ils érigèrent des remparts épais, pour l’emmurer ainsi, « la maison arabe ne sera [-t-elle] plus qu’un voile de pierre renfermant le voile de coton ou de laine. »



Ainsi s’exprime la loi de l’homme ! Et voilà comment est perçue la femme dans nos contrées et comment est décrite celle à qui est confiée la tâche d’éduquer et d’élever les hommes de demain !

Qu’en est-il toutefois de l’image de l’homme ? Quels traits lui prête-t-on ? De quelles qualités le pare-t-on ?

b) L’image de l’homme en terre d’islam :

Dans la plupart des territoires appartenant à la communauté musulmane, on observe jusqu’à nos jours, à l’orée du troisième millénaire, « une adhésion aveugle (…) à un ordre androcentré ». Dans ces contrées, les droits et la culture sont fondés sur des principes sexistes prônant la séparation nette et radicale des deux sexes. Dans la plupart des pays musulmans, en effet, pour ne pas dire dans tous, les discours masculins, empreints de pensées sexistes, misogynes et antiféministes sont légion. Ils portent le sceau d’une culture patriarcale et androcentrée qui érige le mâle en figure hégémonique de laquelle tout découle, et vers laquelle tout converge. Il n’est point besoin de rappeler dans ce contexte l’importance que l’on accorde à la virilité de ce mâle triomphant. Elle y est, en effet d’essence divine, elle est clamée, proclamée, revendiquée, puisque, inhérente à la nature sublime de l’homme. Ainsi, l’individu de sexe masculin est-il présenté comme une force de la nature, doté d’un appétit sexuel insatiable et d’une force physique inégalable. De plus, « Ce mythe de l’étalon (…) engendre (…) des représentations et des conduites virilistes qui ravalent la femme », la relèguent à un rang inférieur, et légitiment tout comportement discriminatoire à son égard, et partant toute violence. « La virilité qui en est la source, [en effet], peut s’octroyer de temps en temps un mode d’expression […] compatible avec la nature de l’homme ». D’autant plus que cette supériorité est d’essence divine et est confirmée de mille et une façons par la tradition, les représentations et les stéréotypes qui perdurent, se perpétuent et se reproduisent, avec une égale intensité. Ainsi, si Dieu n’a jamais choisi de prophète femme, en outre, si aucun calife, aucun imam, aucun muezzin n’est de sexe féminin n’est-ce pas une attestation incontestable de la prééminence de l’homme et de l’infériorité de la femme ?  De plus, l’homme, le mâle, fait figure d’un étalon à qui rien ne résiste. Un « fhal », comme le désigne Raja Ben Slama. Dans ce sens, le « fhal » est le mâle vigoureux et puissant destiné à la reproduction et l’homme agressif, et combatif qui cherche dans les guerres, les combats, les joutes oratoires ou poétiques, à vaincre tous les autres hommes et à les réduire à sa merci ; pour asseoir sa force et prouver, aussi bien aux autres membres mâles de la tribu, qu’à la femme aimée (ou non, d’ailleurs), sa supériorité physique, intellectuelle et sexuelle (pourquoi pas ?). Ainsi, la virilité se cristallise-t-elle dans deux aspects de la personnalité « mâle » : D’une part, dans la reproduction, qui renvoie au sexuel, d’autre part, dans l’ardeur dont il fait montre pendant les guerres ou même les joutes, qui de leur côté peuvent renvoyer à la violence. Violence de celui qui veut étendre son hégémonie, à ceux et celles qu’il considère comme inférieurs. Violence, envers ceux qui veulent défier son autorité ou remettre en cause sa pseudo supériorité. Violence qui découle d’un système patriarcal consacrant l’hégémonie de l’homme et sa prééminence. Laquelle prééminence est attestée par le Coran où il est dit : « Aux hommes est reconnu un droit de regard sur les femmes ; ce droit est fondé sur les avantages que Dieu a conférés aux hommes, et il fait pendant aux charges qui leur sont imposées », d’autant qu’« … une certaine prééminence demeure acquise aux hommes.»

On peut affirmer sans risque de se tromper que ces versets figurent parmi ceux qui ont marqué la mémoire collective et l’inconscient populaire d’une manière indélébile, (que d’aucuns veulent définitive). En outre, cette prééminence accordée à l’homme par le Tout Puissant est d’autant plus intériorisée qu’elle est consacrée et confirmée par le partage de l’héritage au sein d’une même famille. Voici ce qui est dit, en effet, dans le Coran : « Pour ce qui est de vos enfants, voici ce que Dieu vous prescrit. Le garçon aura la part de deux filles […] ». Comment s’étonner donc, de la place que la culture arabo-musulmane accorde à l’homme puisque celle-ci est consacrée par Dieu ?

Ainsi en est-il du champ sacré, mais si on se penche sur le champ profane quelle image de l’homme y découvrirons-nous ?

Si on se réfère à la littérature arabe classique, y furent exaltées la figure du preux chevalier, dont nul ne pouvait égaler la bravoure, la générosité et la force, et que nul ne pouvait vaincre. La figure de l’amoureux éconduit mais qui, malgré tout, continuait à vouer un amour sans borne pour sa dulcinée, « sa Laylâ ». Ou encore, celle de l’hédoniste qui fit de la recherche du plaisir son crédo et qui le cueillait où qu’il fût. Cependant, dans les contes populaires qui se transmettent oralement, l’image que l’on donnait, généralement de l’homme était peu reluisante. D’ailleurs, puisque « les contes peuvent être traités comme œuvre littéraire spontanée révélatrice de la sensibilité du groupe […] ils témoignent aussi, plus ou moins fidèlement de la société où ils ont pris naissance ». Ainsi, ces contes qui bercèrent notre enfance révèlent l’image de l’homme, entre autres, tel que les conteuses le percevaient. Il fut souvent décrit comme un personnage extrêmement antipathique, respecté, mais craint par son entourage. Ce mari ou ce père que les femmes et les enfants se plaisaient à tourner en ridicule fut présenté comme un père fouettard très sévère qui avait pour fonction essentielle de subvenir et de pourvoir aux besoins de la famille. Un père qui incarnait et symbolisait les valeurs traditionnelles de la société maghrébine patriarcale, où le culte du mâle était de mise, fut présenté, tantôt, comme un « mâle […] jaloux, cupide, envieux, méchant, tyrannique ». Tantôt comme un « menteur, hypocrite, impuissant et en fin de compte foncièrement méchant et capable des pires guets-apens ». Tantôt encore, il fut « inconscient, inconstant, jaloux, sadique… »

De fait, les qualificatifs se suivent et ne se ressemblent pas, mais ils ont ceci de commun, c’est qu’ils présentent l’homme sous son plus mauvais jour. En fait, cette redondance trouve son fondement dans une raison des plus simples. Les contes rapportés par l’auteur étant racontés par des femmes, les conteuses trouvaient un dérivatif à leur oppression, elles se vengeaient de ce que les hommes leur faisaient subir. Ces contes dépréciatifs montrant tous les défauts du représentant du sexe dit fort constituèrent le « sentiment de dégoût et de révolte devant l’androlâtrie excessive de la société ! »

Ces représentations et cet imaginaire consacrent le patriarcat et l’érigent en système exaltant la domination masculine, la primauté de l’homme et sa prééminence dont la violence constitue le fondement essentiel. Dans cet ordre d’idées, étudier la violence à l’égard des femmes revient à comprendre comment l’ordre social établi, avec ses droits, ses privilèges et ses injustices, se perpétue et comment des situations insupportables, parfois même, intolérables peuvent paraître « naturelles » aux auteurs, aux témoins et parfois même aux victimes. », elles-mêmes. Combien, par ailleurs, il est difficile, quasi impossible de déconstruire les stéréotypes appuyant cette vision du monde, et par-delà combien il est difficile d’intégrer la notion de genre pour tenter d’éradiquer la violence, ou du moins l’atténuer, dans une société qui considère la violence comme fondement essentiel de la domination masculine, surtout que cette notion cherche à déconstruire l’assise solide sur laquelle repose la société patriarcale. Cette notion risque de se perdre dans le dédale inextricable de la mentalité phallocrate, et il est fort peu probable qu’elle puisse se frayer un chemin dans l’écheveau tortueux de ses ramifications.

En conclusion, on ne peut que déplorer que pour les besoins de l’analyse, il ne faille parfois schématiser en de grandes lignes les différentes facettes de l’identité sexuée. Nous appuyant seulement sur les données sociologiques, nous n’avons pas pu nous arrêter sur les composantes psychologiques qui les étayent. Par ailleurs, notre étude a porté sur la personnalité arabo-musulmane qui présente des références précises codifiées, mais nous avons dû négliger l’identité tunisienne qui présente un amalgame de cultures et de civilisations et dont la contradiction et l’ambivalence ne sont pas le moindre fait. Thème qui pourrait être l’objet d’une autre communication que nous espérons réaliser prochainement.

Tuesday, October 23, 2012

"Un siècle de travail des femmes en France"



Margaret Maruani, Monique Meron

En librairie le 18 octobre 2012


 



Compter le nombre de femmes au travail dans la France du XXe siècle et conter l’histoire de ces chiffres, telle est l’ambition de ce livre.

 Au prix d’une recherche de grande ampleur, les auteures ont rassemblé – pour la première fois – les statistiques du travail, de l’emploi et du chômage des femmes de 1901 à 2011, ces chiffres basiques que l’on peine à retrouver dans le labyrinthe des publications statistiques.


À rebours des idées reçues, cet ouvrage met en évidence le poids indiscutable de l’activité laborieuse féminine dans le fonctionnement économique, sa remarquable constance, en dépit des crises et des récessions, par-delà les périodes de guerre et d’après-guerre. Jamais moins du tiers – et désormais près de la moitié – de la population active : telle est la part des femmes dans le monde professionnel au XXe siècle en France. Telle est la portée de leur force de travail.
Au fil des recensements de la population, les auteures analysent les fluctuations de la division sexuelle du travail, des métiers d’antan aux professions d’aujourd’hui, et décryptent, d’un début de siècle à l’autre, les illusions d’optique statistique. Un livre original et accessible, qui intéressera, au-delà des spécialistes, toutes celles et ceux qui sont attachés à comprendre comment se construisent les stéréotypes sur la place des femmes dans la société.







Lire un extrait de l'ouvrage  
 



"Un siècle de travail des femmes en France" - Margaret Maruani, Monique Meron - 232 p., 24 euros - en librairie le 18 octobre 2012

Éditions La Découverte

Procès des tournantes


Liberation

Procès des tournantes : Nina n’est pas Christine Angot
17 octobre 2012

TRIBUNE «On» a dit de ce procès qu’il était un fiasco. Comment pouvait-il en être autrement après treize ans?
Par LAURE HEINICH-LUIJER L’une des avocates des deux plaignantes

Nina et Aurélie se sont présentées devant la cour d’assises de Créteil avec un nom et un prénom. Cela a dû les changer. Pendant des années, c’était «pute». Un nom, une identité. «Les deux plus grosses putes de Fontenay», dit aux policiers en 2006 l’un des accusés de viols collectifs commis sur les deux filles. A l’audience, en 2012, l’insulte a à peine changé : «Grosse vache, tu crois que je t’ai violée ?» Sept ans après sa plainte, treize ans après les faits, Nina a 29 ans sur sa carte d’identité. Mais elle est morte à 16 ans. Puis s’est recouverte de 120 kilos pour s’enterrer. Elle est morte violée dans une tour, puis dans un escalier, dans des appartements, des box, des caves et même sur des jeux d’enfants. Elle a été brûlée par une cigarette, frappée, les types faisaient la queue pour se faire sucer. Parfois, il y avait tellement de monde qu’ils disent avoir renoncé. Mais toutes ces fois-là, selon eux, elle aurait «aimé». «On» a dit de ce procès qu’il était un fiasco. Comment pouvait-il en être autrement après treize ans ? Comment peut-il en être autrement tant que les cours d’assises attendent des victimes qu’elles parlent comme des chercheurs, des écrivains ? Personne ne parle comme Christine Angot écrit.
Doit-on attendre des victimes qu’elles exposent de façon linéaire, qu’elles soient construites comme quelqu’un qui n’a pas souffert ? N’est-ce pas le moindre mal d’être fragile quand on a été violée ?
Nina sortait de l’audience à tout bout de champ et cela rendait le débat particulièrement brouillé et tourmenté. C’est une fille trop abîmée pour bien se présenter. Avec la violence des débats, ce que je n’aurais pas compris, c’est qu’elle ne sorte pas. Angot dit avoir voulu décrire la réalité du viol, c’est-à-dire «quelqu’un en train de mourir». Les accusés ne s’y sont pas trompés quand ils ont été auditionnés : ils ne disent pas l’avoir baisée, ils disent l’avoir «butée».
Il faudrait que les cours d’assises conçoivent que les butés ne sont pas cohérents comme les vivants.
La cour n’a pas compris que pendant ces six mois de mise à mort, Nina a été capable de sourire à table. Pour la défense, «quand on est violée, on ne réagit pas comme ça». L’expert psychiatre l’a pourtant expliqué par le clivage, un mécanisme de survie qui permet de sauver les apparences, allant jusqu’à dire que, pour Nina, c’était se cliver ou exploser. Mais les cours d’assises sont-elles armées pour dépasser les apparences ?
Si tous les experts sont venus affirmer que ses symptômes étaient la preuve des agressions, et se sont accordés pour dire qu’elle n’était pas dans la victimisation, il demeure qu’être meurtrie, un peu morte sans être enterrée, a nui à Nina dont la douleur a inondé la cour et l’a dérangée.
La violence des débats à l’audience a empêché toute réflexion. A entendre les réactions médiatiques après le verdict (10 acquittés, 4 condamnés à des peines majoritairement assorties du sursis), brutes et sans aucune complexité, la réflexion a cédé devant l’émotion. Il faut pourtant que l’horreur des faits arrête d’entraver la pensée.
Du côté de Nina, nous disons qu’il faudrait que les cours d’assises soient davantage formées pour comprendre à quel point il est difficile de se remémorer, pour comprendre «comment on est quand on est violée». Du côté de Nina, nous rageons contre le juge d’instruction qui n’a pas fait les actes nécessaires, contre le parquet qui a mis trois ans à audiencer l’affaire (et encore sans le recours à la presse, le dossier dormirait toujours sous une pile et un oreiller), et contre la défaillance de l’accusation d’audience qui a desservi les intérêts de tous, parties civiles comme accusés. Du côté de Nina, alors que la mémoire est nécessairement traumatique et ampute les souvenirs des plaignantes, nous disons que le doute doit profiter à l’accusé. D’ici, personne ne remet en cause le principe de la présomption d’innocence, rempart démocratique indispensable de notre société.
Nina dit d’ailleurs comprendre certains acquittements par manque de preuves. Mais cela, les médias ne le relaient pas.
Les médias préfèrent dire qu’un procès doit être réparateur pour les victimes, alors qu’il ne fait aucun doute qu’elles doivent se reconstruire ailleurs. Ils desservent les victimes en répandant cette idée-là. Mais peu leur importe puisque l’opinion ne fonctionne qu’à grands renforts d’émotions.
D’où vient cet intérêt soudain qui est porté à Nina alors que cela fait des années que l’institution judiciaire s’en est moquée ? Faut-il qu’une fille qui parle avec sa peau vienne hurler pour se sentir impliquée ?
Le débat médiatique devient «pour ou contre Nina», «pour ou contre les tournantes». Et puis le débat s’arrêtera là, laissant la vie d’autres filles sous d’autres piles de dossiers à attendre des années que la justice veuille s’y intéresser.
Il existe un motif de réjouissance malgré tout : les temps ont changé car Nicolas Sarkozy aurait déjà annoncé une loi à voter. Une réjouissance un peu atténuée puisque des politiques ont cru devoir réagir sans se préoccuper de ce qui avait vraiment échoué dans ce dossier.
«On» parle beaucoup du verdict mais il n’est que l’aboutissement de multiples dysfonctionnements.
Le verdict était vicié dès le départ. A quoi pouvait-on s’attendre treize ans après les faits ?
La peine ne sanctionnant pas qu’un crime mais un homme qui a commis un crime à un moment donné, une réponse pénale aussi tardive ne peut pas avoir de sens. Ce sont les manquements judiciaires successifs qui ont mis la cour dans une impasse.
Aucune peine ne peut être cohérente à ce moment-là : ni la condamnation à de la prison ni son absence.
Le parquet a fait appel sous la pression médiatique - les victimes ne s’étant pas déclarées favorables préalablement. Il n’y a pas lieu de se réjouir d’un appel dans de telles conditions.
Le dysfonctionnement de cette affaire, il fallait s’en préoccuper avant.