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mouvement des femmes Iraniennes

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Thursday, January 29, 2015

femmes de djihadistes

Femmes de djihadistes : ces aides de camp de l'ombre

Patricia Neves
Derrière Amedy Coulibaly, il y a Hayat Boumeddiene. Derrière Djamel Beghal, le mentor des frères Kouachi, il y a Sakina. Derrière Mohamed Merah, il y avait Souad. On les imagine facilement effacées, elles sont déterminées et prennent même une part active dans les choix de leurs époux, leurs fils ou leurs frères ...
LUTT JULIEN/STORY BOX PHOTO/SIPA
On les pense soumises, recluses derrière leur voile ou leur niqab, mais elles sont actives. Déterminées. Pour leurs époux, leurs fils, leurs frères, islamistes radicaux, elles sont prêtes à tout. A aimer par-delà la loi, la prison, et parfois même la mort. Prêtes à dissimuler, voire à mentir. « Je n’ai pas d’opinion »répondait ainsi Hayat Boumeddiene, aujourd’hui en Syrie, aux enquêteurs qui l’interrogeaient, lors d’une audition en 2010, sur les actions violentes commises par Al-Qaïda. A l’époque, son compagnon, Amedy Coulibaly, le futur preneur d’otages de l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes, était pourtant déjà incarcéré pour avoir tenté de faire évader, sans succès, Smaïn Ait Ali Belkacem, l’artificier des attentats de 1995, commis dans le RER C, à Paris. Dans cette affaire d’évasion avortée, « les premières investigations » déterminaient déjà qu’Amedy Coulibaly était le véritable utilisateur de la ligne 067469XXXX attribuée à Hayat Boumeddiene. » Qu'il en sera de même cinq ans plus tard, lorsqu’il cherchera à se « synchroniser », par téléphone, avec les frères Kouachi, chevilles ouvrières de l’attentat contre Charlie Hebdo. Mais de ces appels passés, dès 2010, depuis les lignes enregistrées au nom de leurs épouses, on n’a rien voulu voir. « On ne veut pas voir ce qui dérange notre vision » regrette le chercheur Olivier Roy, auteur d’En quête de l’Orient perdu« On va chercher la jeune mère partie récupérer son enfant en Syrie mais pas celle qui part avec ». Ni celle qui reste. Dans l’ombre, complice.
En prison, là où tout commence
Celles-là s’appellent Sakina, Sylvie, Malika, Nahla, Souad, Aïcha, Zoulikha ou Hayat. Elles sont musulmanes, parfois converties, et finissent par se retrouver en prison elles-aussi, mais du « bon » côté du parloir, côté visiteur. Là, elles introduisent, à la demande de leurs proches incarcérés, cartes SIM, téléphones portables ou clef 3G, sous la contrainte ou par dévouement, par dévotion. Les enquêteurs, qui n’ignorent rien de ces petits jeux de cache-cache, observent. Sans prendre conscience alors que les canaux de communication souterrains mis en place dans le cadre de l’évasion manquée de Smaïn Ait Ali Belkacem en 2010, serviront de modèle à Amedy Coulibaly. Grâce au rôle qu’auront joué les femmes notamment. Fidèles intermédiaires.
En mars 2010 donc, tout commence là, sous le regard des surveillants, en prison. A la centrale de Clairvaux, ils sont plusieurs à rêver d’évasion, dont ils discutent d’ailleurs en langage codé, en évoquant les différentes paroles du prophète, les « hadiths », comme l'hadith de « l’oiseau », renvoyant en réalité à la possibilité de s’enfuir en hélicoptère. Parmi eux, dans le sillage de Smaïn Ait Ali Belkacem, il y a a Nadir Mansouri, islamiste radical condamné pour meurtre. Leurs premiers liens avec l’extérieur ? Leurs épouses, Belkacem et Mansouri ayant même sollicité des parloirs communs pour prier en compagnie de femmes et enfants.
De drôles de corvées de linge
Fouad Bassim, le troisième élément de la bande, aussi prosélyte que ses deux comparses, condamné pour vol à main armé et tentative de meurtre, lui, ne livre aucun « élément » sur sa famille, si ce n’est sur son frère cadet, Fouzi, qu’il utilise comme messager. Comme ce 25 mars 2010. A la demande de son frère Fouad, Fouzi Bassim se rend ainsi au domicile de Nahla, l'épouse de Nadir Mansouri, à Meudon, dans les Hauts-de-Seine, pour y « récupérer » officiellement un « sac de linge sale » et lui déposer « des pantalons » ainsi « qu’une paire de baskets ». Au cours de l’échange cependant, deux puces téléphoniques « hors d’état », un « message » et une carte SIM destinée à Fouad Bassim auront transité selon les enquêteurs. Ce que nie Nahla, qui parle, elle, « exclusivement »de linge. Seulement, Fouad Bassim n'en est pas à son coup essai. Outre la clef 3G qu'il fait rentrer dans la centrale à Clairvaux (grâce à sa belle-sœur Malika qui l’a remise pour cela « à une personne venant visiter un autre détenu ») les enquêteurs découvriront une missive autrement plus inquiétante, enveloppée dans du papier cellophane. La lettre en question, transmise par Fouad à son frère Fouzi, fait effectivement état d’une demande particulière, concernant son évasion, puisqu’il s’agit de se procurer « du matériel » pour « pas cher » soit « 2 kalach avec 4 chargeurs pleins, 2 calibres avec 2 chargeurs pleins, 10 grenades… » La lettre, destinée à un faussaire belge surnommé Omar, sera retrouvée dans « l’armoire » de la mère, « sous des chaussettes ».
A la même période, plus au Nord, c’était au tour de Sakina, la sœur de Djamel Beghal, le mentor des frères Kouachi et d’Amedy Coulibaly, d’être sollicitée pour la remise de linge. Son frère Djamel, accusé d’avoir fomenté un attentat contre l’ambassade américaine à Paris, s’apprête en effet à recevoir la visite d'Amedy Coulibaly, qu’il nomme « le petit noir », dans le Cantal, où il est assigné à résidence.Prévenue du rendez-vous, Sakina arrive à l’heure, remet le linge à Amedy Coulibaly, qui l’attend, en voiture, devant le magasin Ikea de Lisses, dans l’Essonne.
Si l’on ignore ce que contenait réellement les sacs, on sait en revanche la confiance qu’accorde à sa sœur Djamel Beghal, dont la principale occupation, à l’époque, consiste à trouver un moyen d’échapper lui-aussi, à son contrôle judiciaire. Un brouillon de lettre manuscrite retrouvé au cours d'une perquisition dans sa chambre d'hôtel en témoignera plus tard : « J’ai besoin de la plus grande quantité de fonds disponibles pour réussir mon évasion, (…) pour me procurer de la nourriture, et pour obtenir des titres de voyage (…). Si tu réussis à obtenir quelque-chose remets-le à ma sœur. (…) N’oublie pas de brûler la présente lettre et de la jeter dans un endroit propre. »
Entendues, aucune de ces femmes ne sera inquiétée. Toutes resteront alors un fort soutien logistique, à l’instar de Sakina, la sœur de Beghal, qui enregistre à son nom, quelque peu modifié cependant, « SATIMA BEZAGL », la ligne 0685560XXXX utilisé par son frère pour contacter régulièrement Smaïn Ait Ali Belkacem, le responsable des attentats de 1995. Ce dernier qui apprend, à son tour, à sa femme, Aïcha, depuis sa cellule, à faire rentrer un téléphone portable en prison en le démontant pièce par pièce.
Elles tiennent les cordons de la bourse
Soutien discret et silencieux, les femmes se révèlent par ailleurs d'un grand appui financier. Comme le furent un peu plus tôt, Souad Merah et sa mère Zoulikha. Incarcéré à Seysses, de 2007 à 2009, le tueur en scooter recevra de fait, au cours de sa détention, entre autres, vingt-cinq mandats cash, d’une valeur totale de 1250 euros pour la première et 1870 euros pour la seconde. Cette galerie de femmes, que l’on dépeint volontiers comme dépendantes, sous la coupe de leurs maris gèrent par conséquent bien plus que les tâches asservissantes du quotidien auxquelles elles sont communément renvoyées.
Hayat Boumeddiene par exemple, vers la fin du mois de mars 2010, sera chargée là encore par son compagnon Amedy Coulibaly, de « débloquer les fonds » qu’il a accepté d’offrir, conseillé par Djamel Beghal, à une association caritative géré par « un frère (…) qui a fait pas mal de djihad [en Afghanistan] » et qui œuvrait pour les enfants palestiniens. Elle aurait également acheté, avant l’attaque de l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes le 9 janvier dernier, une Mini Cooper noire, en partie grâce à des « fonds » propres, voiture qui aurait pu servir de monnaie d’échange à Coulibaly désireux de se procurer des armes auprès d’un trafiquant belge de Charleroi.
Plus qu’un simple atout matériel, les femmes gravitant autour d’islamistes radicaux leur apportent une« stabilité » ajoute Samia Maktouf, avocate de Latifa Ibn Ziaten, dont le fils est tombé sous les balles de Mohamed Merah. Et de poursuivre : « Ce qui m’a frappé chez Souad Merah c’est sa force. C’est elle qui portait sa fratrie, et la guerre. Je reste persuadée qu’elle a joué un rôle important et je regrette qu’il n’y ait pas eu davantage de poursuites. Dans ces affaires, les condamnés sont d'ailleurs entourés de femmes. Souad est toujours là. Jamais très loin... »
« Tenir » les hommes par les femmes
Radicalisée bien avant son frère Mohamed, Souad Merah apparaît en effet au milieu des années 2000 comme très active au sein de la cellule toulousaine, en lien notamment avec Olivier Corel, religieux franco-syrien de bientôt 70 ans, surnommé « l’émir blanc », autour duquel le petit groupe se retrouvait à Artigat, dans l’Ariège. « L’endroit est incroyable » se souvient une source proche du dossier. C’est un petit hameau, perdu au milieu de nul part. Il y a des vaches, des poules, des oies. Là, tout le monde vient passer des week-end, des longues soirées, à discuter ». Dans ce groupe, les femmes étaient nombreuses. « Il y en avait un paquet. Des converties aussi, comme la femme de Sabri Essid, le demi-frère par alliance des Merah avec laquelle Souad était amie » précise-t-il avant d’évoquer l’épouse d’Olivier Corel, bien plus virulente devant les journalistes que le propre émirA l'abri des regards indiscrets, les femmes y jouaient un rôle particulier, non négligeable « d’entremetteuses » « A chaque fois qu’il y avait un jeune isolé, ou qu'un homme rejoignait le groupe, on le mariait à une femme déjà endoctrinée, pour le tenir et être sûr que le type ne se perde pas. »
Il n’y a pas que pour les femmes que le mariage devient « obsessionnel ». Il l’était également, selon un rapport commandé par les autorités, pour l’un des membres du groupe condamné dans le projet d’évasion de Smaïn Ait Ali Belkacem. Car le mariage ne sert pas seulement de socle familial, religieux. Il est aussi politique, scelle les alliances, voire sert de prétexte devant les enquêteurs. Ainsi, amené à justifier sa visite à Djamel Beghal dans le Cantal, en avril 2010, aux côtés de Chérif Kouachi, Farid Melouk, condamné pour son soutien au Groupe islamique armé algérien (GIA), expliquera avoir été « marié religieusement » par Beghal, en l’absence de son épouse dans la mesure où la présence de cette dernière « n’est pas exigée par la religion ». C'est également pour rencontrer une « fille », la nièce d’une amie de sa mère, à Gujrât, que Mohamed Merah a expliqué avoir voyagé au Pakistan, en août 2011. « Prétexte qui nous paraît pour le moins surprenant » écrivent alors les renseignements français. Il n'empêche, la situation est telle que, comme l'explique l'universitaire Olivier Roy, « à la fin des années 90, [les islamistes radicaux] se retrouvaient déjà tous beaux-frères parce qu’ils ont épousé entre eux les sœurs de leurs épouses ».
Les exemples, nombreux, en témoignent. En 2010, Stéphane Hadoux, proche de la cellule Ansar Al Fath, déclare ainsi aux enquêteurs connaître Amedy Coulibaly parce qu’il « était marié avec la sœur de son ex-compagne ». Un peu plus tôt, dans les années 2000, l'interpellation de Slimane Khalfaoui et de son beau-frère, Nicolas Belloni, soupçonnés d'avoir projeté ensemble un attentat à Strasbourg avait déjà illustré l'existence de ce petit monde où les « sœurs » tissent, en parallèle, leur propre réseau, comme la sœur de l’épouse de Nicolas Belloni, Ourda, qui se liera d'amitié avec Aïcha, l'épouse de Smaïn Ait Ali Belkacem, le cerveau des attentats du RER C. Ou Hayat Boumeddiene, qui  « sympathisera » avec Anissa, la nièce de Djamel Beghal, le mentor de son mari Amedy Coulibaly. Stratégiques, indispensables, ces femmes, devenues en quelque sorte des hommes de l’ombre, en viendraient-elles à dépasser leurs époux ?
Des hommes enfin sincères et fiables !
Pour le sociologue Farhad Khosrokhavar, avec la trajectoire d’Hayat Boumeddiene on atteint en tous cas une « autonomie » nouvelle. « Ce qui est extraordinaire avec Hayat Boumeddiene, c’est qu’elle se rend sans son mari en Turquie, puis en Syrie. Elle continue l’activisme par-delà la mort, seule, analyse-t-il. Elle aurait pu mourir avec lui. » Elle ne l’a pas fait. Un choix qui se heurte paradoxalement aux interrogations que, ce spécialiste de la radicalisation en prison, entend en détention. « Chez les hommes, surtout convertis, on ne sait plus qui est l’homme, qui est la femme » confie Farhad Khosrokhavar. « Le féminisme, tel qu'il est conçu dans la société occidentale, leur a coupé une part de leur virilité. Ce à quoi répond alors le fondamentalisme, qui les attire, en réaction à ça. » A l'inverse, on a du mal à imaginer que ces femmes puissent trouver de l’autonomie dans la soumission à une tutelle masculine. A imaginer aussi, d'après Khosrokhavar, que ces femmes « appartiennent à une génération où le féminisme n’opère plus. Et qu'elles décident, motivées par une sorte de lassitude, de désacralisation des hommes, qui ne sont plus fiables, qui trompent, d'opter pour des combattants qu'elles mythifient, qui en s’exposant à la mort, vont jusqu’au bout de leur sincérité comme si cette exposition était le gage de leur sérieux, loin de l'habituelle frivolité de l'ado immature ».
Hayat Boumeddiene s'est-elle nourrie de ce mythe du compagnon-combattant ? S'est-elle identifiée à l’ouvrage intitulé Les Soldats de la lumière, témoignage de la fière épouse de l’un des assassins du commandant Massoud retrouvé dès 2010 dans l’ordinateur portable d’Amedy Coulibaly ? Hayat Boumeddiene se retrouve-t-elle enfin dans ce sentiment plus large « d’injustice » partagé par toutes ces femmes et que portait en 2010, devant les enquêteurs, Sylvie, l'épouse de Djamel Beghal domiciliée à Leicester, au Royaume-Uni, en déplorant la situation de son mari, condamné selon elle sans preuves, déchu de sa nationalité française, « sans papiers, sans statut ? » 
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