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mouvement des femmes Iraniennes

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Thursday, January 29, 2015

MARINE STORTI

Esprit du 11 janvier, es-tu (encore) là?

Si les assassinats de janvier ont été commis en France, s’ils ont été accomplis par des Français, il ne faut pas pour autant oublier qu’ils renvoient à des enjeux internationaux et à des mouvements politico-religieux qui n’ont pas que la France et des Français dans leur ligne de mire. Ni qu’il existe des réseaux djihadistes organisés, des milices constituées, une politique qui a des objectifs précis ciblant des pays européens et peut-être l’Europe en tant que telle. 
Le terrorisme et la barbarie islamistes, sous différentes appellations, ont déjà commis des attentats dans d’autres pays du monde, à commencer par celui du 11 septembre 2001 contre les Etats-Unis, tandis qu’ils tuent, violent, enlèvent, réduisent en esclavage chaque jour dans plusieurs endroits de la planète. 
 Pourtant au cours de ce mois de  janvier le débat en France est devenu très vite presque exclusivement franco-français, comme si le moment politique n’était que franco-français alors qu’il est international. Et devenant franco-français, il s’est immédiatement installé, je devrais plutôt dire rabattu sur des polémiques présentes antérieurement.
 Quand je dis « débat » je ne suis pas certaine d’utiliser le mot juste. Plus qu’à un débat en effet j’ai le sentiment d’assister, pas toujours certes mais quand même souvent, aussi bien dans les médias audiovisuels, dans la presse écrite ou sur des sites internet, à une juxtaposition de points de vue, à l’énoncé d’analyses opposées les unes aux autres, chacun voyant dans ce qui s’est passé d’abord et avant tout la validation de sa grille de lecture, la confirmation de ce qu’il pensait déjà avant. Bref on est plutôt dans le registre du « je vous l’avais bien dit mais vous ne m’avez pas écouté », avec une sorte de correspondance à la fois inversée et exclusive d’opinions.
 De « ça n’a rien à voir avec l’islam » à « c’est la faute des musulmans », « ça n’a rien à voir avec l’immigration », à  « c’est parce qu’il y a trop d’immigrés », « laïcité trop rigide » à « pas assez de laïcité », « école responsable et même coupable » à « école n’y est pour rien c’est eux qui n’en veulent pas », une « intégration empêchée » à une « intégration refusée », « négation de la responsabilité individuelle des assassins » à « à bas l’approche sociologique qui produit la culture de l’excuse », « aveugle à l’islamophobie » à « aveugle à l’antisémitisme » , « effet de l’antiracisme » à « islamophobie qui engendre des monstres »,   « des inégalités criantes » à un « refus de les prendre en compte »… La liste pourrait être encore plus longue. Ajoutons des généralisations manipulées par les uns et les autres,les musulmans, les juifs, les immigrés, les autochtones, lesbanlieues, les quartiers… Tous pareils, tous homogènes, tous pendant la même chose, pas de différences, pas de subjectivités.
 L’enjeu est-il de comprendre ce qui (nous) arrive, d’y faire face, de combattre la barbarie ou est-il juste d’avoir raison ? L’enjeu est-il de trouver des solutions ou juste d’éprouver la  jouissance narcissique d’avoir la parole ?
 
 On a demandé aux politiques d’être à la hauteur de la tragédie et des manifestations qui l’ont suivie. Ne faut-il pas le demander aussi aux intellectuels à surface médiatique (car nombreux sont ceux dont les analyses pourraient nous éclairer mais qui ne sont jamais sollicités par les « grands » médias qui puisent dans une réserve plutôt limitée quel que soit d’ailleurs le sujet !)
 Face à des phénomènes complexes, et donc complexes à analyser et à combattre ne convient-il pas de tenter d’avoir les outils les plus fins, les plus pertinents et même de considérer que des arguments peuvent se compléter et pas toujours nécessairement s’exclure ? On est dans le « ou bien/ ou bien » alors qu’il faudrait être dans le « et/ et ».
Est-ce si difficile de reconnaître, d’admettre qu’il y a aujourd’hui en France et de l’antisémitisme, pas seulement le vieil antisémitisme j’allais dire « de souche » mais un antisémitisme islamique ? Et qu’il y aussi un racisme anti arabe, anti noir et anti musulman, l’un n’ôtant rien à l’autre ? Et de reconnaître que dans les dernières années, en France, il y a eu plus de meurtres de juifs parce que juifs que d’arabes parce qu’arabes ou de musulmans parce que musulmans ?
 Est-il si difficile de reconnaître que l’affirmation « le terrorisme qui se revendique de l’islamisme n’a rien à voir avec l’islam » revient à dire, par exemple que l’Inquisition n’a rien eu à voir avec le catholicisme ou que le Chevalier de la Barre n’a pas eu les os brisés et la tête coupée après avoir été accusé de blasphème. Pas une raison pourtant de réduire le catholicisme ou l’islam à la barbarie. La mise au pas du catholicisme a pris de siècles. Il faut espérer que celle de la religion musulmane sera plus rapide ! Est-il si difficile d’affirmer à la fois la responsabilité individuelle des assassins et reconnaître cependant que tel parcours de vie, tel profil, tel ancrage social peut faciliter la manipulation, l’endoctrinement et le ralliement au fanatisme ?
 Est-il si difficile d’admettre qu’en effet la République scolarise tous les enfants présents sont sur son territoire et que cette scolarisation est traversée d’inégalités multiples et fortes (de moyens, d’objectifs, de respect, d’ambition…) ce qui fait qu’il est devenu abusif de parler d’éducation nationale au sens strict du terme ? On aura compris que là encore je pourrais prolonger la liste.
 J’étais comme des millions d’autres dans la rue le 11 janvier. Je sais bien que toutes les personnes qui ont défilé dans de nombreuses villes de France ne pensaient pas la même chose, malgré le slogan commun « je suis Charlie », ne donnaient pas à leur présence la même signification. Cependant quelque chose émergeait : non pas le refus des désaccords qui font partie de la démocratie, non pas le désir de synthèses molles, d’un consensus obligé ni même d’une union nationale.
Non ce qui était affirmé, c’est un désir de citoyenneté active, une volonté de trouver des solutions, ce qui suppose de ne pas être sourd à autre chose que sa propre pensée, aveugle à des réalités qu’on décide de ne pas voir.

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