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mouvement des femmes Iraniennes

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Monday, February 02, 2015

Dessine moi

Nouvel article sur Caroline Fourest

Dessine-moi Mahomet : la vraie histoire de l’affaire des caricatures

by Caroline Fourest
Nous avons retrouvé ce texte paru il y a presque dix ans, en mai 2006, juste après l’affaire des caricatures. Un Hors-série « Charlie Blasphème » écrit par Caroline Fourest et Fiammetta Venner, illustré par Charb et Luz.
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L’émotion, extraordinairement disproportionnée, qui a accompagné la publication de douze dessins sur Mahomet dans un journal danois a révélé combien le droit à l’irrévérence envers la religion n’était pas une valeur partagée. Et peut-être en péril.
Vendredi 30 septembre 2005. Jyllands-Posten, le principal quotidien conservateur danois, publie douze dessins sur Mahomet dans ses pages culture sous le titre « Les Visages de Mahomet ». Non par provocation gratuite, mais pour dénoncer une forme de censure. Quelques mois plus tôt, un auteur danois de gauche, allergique au fondamentalisme, Kare Bluitgen, n’a pu trouver un seul dessinateur qui accepte de cosigner un album pour enfants sur la vie de Mahomet. Le meurtre de Théo Van Gogh est dans tous les esprits, et il pèse sur les plumes. À la fin de septembre, dans les pages mêmes du Jyllands-Posten, un comique confie qu’il n’a aucun problème à uriner sur La Bible devant une caméra, mais qu’il ne ferait jamais de même avec Le Coran. À Londres, le directeur de la Tate Gallery vient d’expliquer qu’il ne reproduirait plus l’exposition satirique qu’il a programmée il y a quelques mois sur Le Talmud, Le Coran et La Bible après les attentats du 7 juillet 2005 qui ont frappé Londres. En Suède, quelques mois plus tôt, le musée de Göteborg a choisi d’annuler une exposition de peintures mêlant symboles sexuels et citations du Coran. C’est dans ce contexte et dans ce contexte seulement que Flemming Rose, le rédacteur en chef des pages Culture, a l’idée du concours de dessins : « Notre but était simplement de repousser les limites de l’autocensure. » Cet ancien militant marxiste, parti vivre jadis son rêve comme journaliste dans l’ex-Union soviétique, est revenu allergique au fait de bâillonner les arts au nom d’une idéologie. Il lance un défi à l’association des dessinateurs danois : « Dessinez Mahomet comme vous le voyez. » C’est le sens de sa commande. « Je ne leur ai en aucun cas demandé de faire une caricature ou de se moquer », précise-t-il. Le résultat graphique est à cette image, ni terrible ni spécialement drôle. L’onde de choc politique qui s’en est suivie, elle, démontre une chose : l’inquiétude du Jyllands-Posten était fondée. La liberté d’expression est en danger.
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Tout ce foin pour douze dessins
La plupart des dessins publiés par le journal danois sont plutôt sympathiques. Ils nous montrent un Mahomet poétique, stylisé. Comme ce beau Mahomet tirant son âne sur fond de soleil couchant. Certains dessinateurs ont détourné la commande pour mieux se moquer du journal. Comme dans cette caricature où un jeune Mohammed, et non Mahomet, écrit en persan sur un tableau d’écolier : « Les journalistes du Jyllands-Posten sont une bande de provocateurs réactionnaires. » Un autre met tous les prophètes des différentes religions sur le même plan lors d’une séance d’identification de la police. Et puis, il y a les dessins plus humoristiques. Comme celui présentant des candidats au martyre montant vers Mahomet qui les arrête tout net. « Stop ! stop ! Nous sommes en rupture de stock de vierges. » Ou cet autre, sur lequel Mahomet est en train de calmer des guerriers prêts à en découdre : « Du calme les gars, c’est juste un sketch fait par un Danois du Sud-Ouest. » Sur les douze dessins, seuls deux sont plus durs. L’un montre un homme barbu tenant un sabre devant deux femmes voilées. Un carré noir, exactement équivalent au carré permettant aux deux femmes de voir à travers leur niqab, lui cache les yeux. Ce qui est une façon de dire que l’on masque Mahomet comme on voile les femmes au nom de l’islam. Le dernier, enfin, celui qui a réellement fait tiquer, montre un Mahomet sévère avec un turban en forme de bombe. L’émoi est compréhensible, mais relativement hypocrite. Comment imaginer que, sur douze dessins, pas un seul n’aborde la question du terrorisme alors que nous vivons une époque où des fous de Dieu posent des bombes en son nom ? Est-ce vraiment le dessinateur qui fait cet amalgame ? Ou ces caricatures sont-elles le reflet de terroristes instrumentalisant le Prophète pour commettre des crimes en son nom, au point de salir son image… et qui voudraient ensuite faire payer cet amalgame en prétendant une fois de plus servir Mahomet et rétablir son honneur en prônant la violence ?
Flemming Rose le voit bien ainsi. Pour lui, le dessin avec la bombe « dit que quelques individus prennent l’islam en otage pour commettre des actes terroristes au nom du Prophète ». Plusieurs mois après l’affaire, il se montre désolé d’avoir blessé certains musulmans, mais refuse de renoncer pour autant au droit de publier des éléments pouvant offenser, sans quoi la liberté de la presse n’existe plus. Ce n’est pas l’avis de son concurrent du Politiken, le principal quotidien de gauche. Pour Toger Seidenfaden, son rédacteur en chef, le Jyllands-Posten n’a rien voulu d’autre que provoquer : « Ils ont cherché à offenser les musulmans et ils ont réussi leur coup. » Le commentaire n’est guère crédible venant d’un concurrent plutôt complaisant envers les islamistes. Il devient plus audible lorsqu’il invoque le climat politique danois, dangereusement xénophobe [voir encadré], qui oblige à prendre certaines précautions pour bien dissocier les musulmans de l’islam intégriste. Mais il oublie volontairement le contexte international, qui exige de ne pas abdiquer le droit à la critique du religieux face à la montée du fanatisme.
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Jusqu’ici tout va bien
Pendant quatre mois, la publication des douze caricatures n’a guère suscité qu’une émotion si ce n’est légitime, en tout cas compréhensible. Le 14 octobre 2005, à Copenhague, plusieurs milliers de musulmans ont manifesté dans le calme contre ces dessins jugés « provocants et arrogants ». Rien que de très démocratique. Le lendemain toutefois, un jeune homme de 17 ans est arrêté à Arthus, une ville de l’ouest du Danemark, pour avoir proféré des menaces de mort à l’encontre du journal. On parle alors d’un jeune « psychologiquement instable ». Les choses prennent une tournure plus politique lorsque onze ambassadeurs de pays musulmans demandent à être reçus par le Premier ministre, Anders Fogh Rasmussen, qui les éconduit poliment mais fermement : « La liberté d’expression est un fondement inaliénable de la démocratie danoise. Le gouvernement ne possède aucun moyen d’influencer la presse. Adressez-vous aux tribunaux ! » Vendu. Plusieurs associations musulmanes emmenées par un certain Abou Laban tentent de réactiver une vieille loi antiblasphème en sommeil.
Ce Palestinien de Jaffa, arrivé au Danemark en 1984, à une dent contre le Jyllands-Posten. Le journal a plusieurs fois montré sa capacité à tenir un double discours, dans la tradition des Frères musulmans. Il peut se déclarer grand amateur de démocratie et de laïcité, mais s’entoure de militants franchement radicaux. Comme Ahmed Akkari, un jeune imam survolté. En 2001, il a été condamné à une peine de prison de quarante jours avec sursis. Stagiaire dans un collège, il avait agressé à coups de poing et coups de pied un garçon de 11 ans, parce que celui-ci avait arraché le foulard d’une camarade musulmane. Mais lui-même est partisan de la contrainte en matière de religion. Selon le Berlingske Tidende du 24 mars 2006, il aurait écrit dans une revue pour jeunes qu’une musulmane ne portant pas le foulard mérite d’être frappée ! Filmé en caméra cachée par Mohamed Sifaoui et une équipe d’« Envoyé spécial », on peut l’entendre ironiser sur le fait qu’il faudrait envoyer un kamikaze se faire exploser dans le bureau d’un homme politique danois de culture musulmane – très laïque et donc jugé traître –, s’il était nommé à un poste de ministre. Une blague assure le jeune imam ! Mais qui nous renseigne au moins sur une chose : les Frères, sous la houlette d’Abou Laban, ont visiblement un sens de l’humour très particulier. Selon Mehdi Mozaffari, politologue d’origine iranienne, l’affaire des caricatures leur a servi de prétexte pour régler des comptes et tester la possibilité « d’imposer une loi communautaire basée sur la charia ». De fait, sans l’intervention d’Abou Laban et ses amis, le dialogue aurait sans doute pu s’instaurer. Le 1er décembre, lors d’une réunion à huis clos, huit des dessinateurs ont rencontré cinq représentants de la communauté musulmane. « La discussion était très bonne, et il n’était pas question d’excuses », se souvient l’un des participants, Mogens Blicher Bjerregard, président du Syndicat danois des journalistes. Tout bascule le lendemain, lorsqu’un groupe islamiste pakistanais met à prix la tête des dessinateurs, qui cessent de donner toute interview et se cachent.
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Allumettes danoises
Que s’est-il passé ? Pourquoi le conflit rebondit-il avec autant de violence depuis le Pakistan ? C’est là que les hommes d’Abou Laban ont joué un rôle décisif. Au lieu de privilégier le dialogue, ils ont cherché à se venger du Jyllands-Posten en faisant de la surenchère. Leur action juridique invalidée, ils se mettent en tête de mener la riposte depuis l’étranger. Pas n’importe comment. Dans l’avion qui les emmène à la rencontre de leaders et mécènes du Moyen-Orient (Égypte, Turquie, Liban, Syrie et golfe Persique), Abou Laban et son comparse, Ahmed Akkari, ont emporté un dossier mensonger, en tout cas trompeur. Aux caricatures parues dans le Jyllands-Posten, ils ont ajouté des images particulièrement atroces et racistes que l’on peut trouver sur des sites internet fachos, mais qu’aucun journal danois n’a jamais publiées ! Mahomet avec des cornes tenant entre ses mains des petites filles, avec pour sous-titre « Mahomet pédophile ». Une photo prise à la fête du cochon, en France, montrant un homme avec une tête de cochon est légendée ainsi : « Voici le vrai visage de Mahomet ». Un dessin, enfin, représente un musulman agenouillé pour la prière en train de se faire monter par un chien, avec ce texte : « Voilà pourquoi les musulmans prient ». Bref, l’horreur ! On imagine volontiers la tête des dignitaires musulmans du golfe en voyant ces images. En Égypte, le ministre des Affaires étrangères, Ahmed Aboul Gheit, qui s’est illustré en déposant à l’Organisation des nations unies un projet de résolution visant à interdire toute attaque envers les religions, écrit aussitôt au secrétaire général de l’ONU, ainsi qu’à la Ligue arabe, pour crier au « scandale ». Dès le 29 décembre, la Ligue arabe émet un communiqué où les ministres des Affaires étrangères font savoir qu’ils « rejettent et condamnent » ce qu’ils qualifient comme une « atteinte aux valeurs de l’islam ». Mais le feu ne prend vraiment qu’après le 10 janvier (2006), lorsqu’un journal chrétien norvégien, Magazinet, décide de republier les caricatures.
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Boycott global
Une consigne mondiale visant à boycotter les produits danois en signe de rétorsion est lancée par des oulémas depuis l’Arabie Saoudite le 26 janvier, en marge du sommet de Davos. En Égypte, les Frères musulmans, qui viennent d’entrer en force au parlement, embrayent. Tout en demandant la rupture diplomatique avec le Danemark et la Norvège, le guide égyptien des Frères, Mohammad Mehdi Akef, appelle « les peuples et les gouvernements musulmans et arabes à boycotter les produits du Danemark et de la Norvège, et à prendre des mesures fermes ». Une consigne aussitôt relayée par le Hamas, la branche armée des Frères en Palestine. Tandis qu’en Égypte, la surenchère continue. Mis en cause par un journal nationaliste laïque, qui lui reproche sa passivité, le recteur d’Al-Azhar est obligé de monter au créneau contre « les pays qui salissent l’islam et le Prophète ». Pour ne pas avoir l’air en reste ! Pourtant, dès le 17 octobre (année), un quotidien égyptien, Al Faqr, a publié les caricatures sans que personne ne s’émeuve… Il faut croire que boycotter les produits égyptiens n’amuse pas les islamistes égyptiens. En revanche, l’Union des chambres de commerce égyptienne adhère totalement à l’idée d’un boycott contre les produits danois et norvégiens. Même des magasins Carrefour d’Égypte manifestent leur soutien en retirant les produits des rayons par « solidarité avec la communauté musulmane et égyptienne ».
Les Danois, qui sont les principaux exportateurs de produits laitiers vers les pays du golfe Persique, dégustent. Arla Food, un groupe suédo-danois, est obligée de fermer certaines laiteries, comme à Ryad au Maroc. Résultats : 1,5 million d’euros de perte par jour au plus fort de la crise et huit cents emplois menacés (dont deux cents supprimés dès janvier).
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Harcèlement diplomatique et amalgames
Au chantage économique s’ajoute le harcèlement diplomatique. Venant de toutes parts entre le 29 et le 30 janvier. La Syrie appelle le « gouvernement danois à prendre les mesures nécessaires pour punir les fautifs ». Le Soudan refuse de recevoir le ministre de la Défense danois. La Libye et L’Arabie Saoudite ferment leurs ambassades au Danemark. Le ministre saoudien de l’Intérieur, Nayef Ben Abdel Aziz, appelle tous les pays arabes à faire de même. Le secrétaire général de l’Organisation de la conférence islamique, regroupant les pays musulmans représentés aux Nations unies, « demande à l’assemblée générale de l’ONU d’adopter une résolution interdisant toute atteinte aux religions ». À toutes les religions.
Sur le terrain, des manifestations ont également lieu tout le week-end en Mauritanie et Syrie, en Jordanie, au Liban et dans les territoires palestiniens. Dans l’esprit des foules, tous les Scandinaves sont bientôt amalgamés et leurs drapeaux brûlés. Tout ressortissant danois est potentiellement menacé. Surtout en Irak et en Palestine, où la violence monte d’un cran.
En Irak, l’ayatollah Sistani réclame des « mesures dissuasives » contre ceux qui ont « offensé » Mahomet. Le jour même, sept églises irakiennes chaldéennes, ainsi que la nonciature apostolique, sont prises pour cibles. Bilan : trois morts et dix-sept blessés. Le lendemain, un groupe armé, Jaïf al-Moujahidine, appelle ses partisans à frapper pour « venger l’offense ». En Palestine, ce n’est pas le Hamas – qui a choisi le boycott –, mais les groupes armés proches du Fatah qui jouent la surenchère pour tenter de ravir la vedette aux Frères. Une vingtaine d’hommes armés du Fatah et du Jihad islamique ont même bouclé le bâtiment de l’Union européenne à Gaza, lequel abrite pourtant des fonctionnaires chargés de l’aide aux Palestiniens ! Avec cette inscription sur la porte : « Fermé jusqu’à présentation d’excuses ». Si le Fatah voulait éviter que le Hamas – qui vient de gagner les élections en Palestine – puisse faire l’inventaire de ce qu’il reste, ou non, de l’aide européenne dans les caisses, il n’aurait pas trouvé mieux… Mais les menaces vont bien au-delà. Le Jihad islamique et les Brigades des martyrs d’Al-Aqsa somment les ressortissants danois présents en Cisjordanie de partir. La Croix-Rouge se voit également dans l’obligation de rapatrier ses équipes à la suite de menaces directes à Gaza et au Yémen, où cinq mille femmes ont manifesté en criant : « Je mourrai pour toi, Prophète ! »
Excuses ou regrets ?
Ce que la diplomatie n’est pas parvenue à obtenir, le chantage économique et le recours à la violence l’obtiennent. Le 30 janvier, dans la soirée, après un week-end d’enfer, le Premier ministre danois craque et laisse entendre qu’il désapprouve personnellement ces caricatures : « J’ai personnellement un tel respect pour les croyances religieuses des gens que je n’aurais jamais pu représenter Mahomet, Jésus ou d’autres figures religieuses d’une manière qui peut être insultante envers d’autres. » Sous pression, le rédacteur en chef du Jyllands-Posten présente ses excuses, mais sans se renier : « Ces dessins ne violaient pas la législation danoise, mais ils ont offensé de manière irréfutable beaucoup de musulmans, et nous nous en excusons. » Un geste dont le Premier ministre danois s’est félicité. Pourtant, 79 % des Danois estiment que leur gouvernement n’avait pas à s’excuser. La raison du plus fort a donc eu raison de la majorité citoyenne. Menacé de mort, le rédacteur en chef du journal norvégien, Magazinet, ne s’excuse pas, mais exprime des « regrets ».
L’incendie ne faiblit pas pour autant. Trop heureux d’avoir trouvé un nouveau bouc émissaire pour détourner l’attention des peuples et de l’opinion internationale, certains leaders musulmans prétextent la republication des caricatures dans plusieurs journaux européens pour se déchaîner.
Le 1er février, France soir est le premier journal français à oser publier les caricatures dans leur intégralité. Serge Faubert, son rédacteur en chef, signe un éditorial flamboyant : « Il faut donc à nouveau écraser l’infâme, comme se plaisait à répéter Voltaire. » La sanction tombe le lendemain. Le directeur de la publication, Jacques Lefranc, est tout simplement limogé. En « signe fort de respect des croyances religieuses », explique le propriétaire du journal, Raymond Lakah, un homme d’affaires franco-égyptien… chrétien. Le même jour en Palestine, la Brigade des martyrs d’Al-Aqsa continue de bomber le torse face au Hamas : « Tout Norvégien, Danois ou Français présent sur notre terre est une cible. » La Syrie et l’Iran, surtout, ont intérêt à souffler sur les braises. La Syrie parce qu’elle est sur le grill à cause de l’enquête sur la mort de l’ex-Premier ministre libanais, Rafic Hariri. L’Iran, parce qu’elle veut gagner du temps pour pouvoir continuer son programme nucléaire.
Le 4 février, les ambassades du Danemark et de Norvège sont incendiées à Damas. Le 6 février, à Téhéran, une foule attaque les ambassades du Danemark et d’Autriche. Le 10 février, l’ambassade de France reçoit des cocktails Molotov. Dans tous les cas, les ambassades n’ont guère été protégées face une foule soigneusement guidée. Mais le feu se propage aussi au Liban, où la Syrie a toujours des relais et où l’Iran parle à travers la voix du parti chiite islamiste, le Hezbollah. Hassan Nasrallah, son chef, déclare que « s’il s’était trouvé un musulman pour exécuter la fatwa de l’imam Khomeyni contre le renégat Salman Rushdie, cette racaille qui insulte notre prophète Mahomet au Danemark, en Norvège et en France n’aurait pas osé le faire ». Message reçu. Dimanche 5 février, plusieurs milliers de manifestants surexcités se mettent en quête d’incendier le consulat danois, puis se rabattent sur le quartier chrétien de Beyrouth, Achrafiyeh. L’église Saint-Maron est prise sous les jets de pierre. Un mort et une cinquantaine de blessés. Le ministre de l’Intérieur démissionne. Le lendemain, trois Afghans sont tués et plusieurs blessés par balles près de Kaboul, lors de manifestations contre les caricatures.
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Montre-moi ta presse, je te dirai quel pays tu es
Le 6 février, le plus important quotidien iranien, Hamshahri, annonce le lancement d’un concours de caricatures sur l’holocauste. Le prétexte ? Faire front aux journaux occidentaux commençant à republier les caricatures. Le vrai motif ? Alimenter le fantasme du deux poids deux mesures sur le mode : « Vous voyez, les Occidentaux insultent l’islam, mais ils ne supportent pas qu’on critique les Juifs. » Alors que la raison de cette incompréhension mutuelle n’est pas là. À longueur d’années, des caricaturistes du monde musulman utilisent le dessin pour inciter à la haine raciste. Les dessinateurs danois, eux, n’ont fait que tester le droit à l’irrévérence envers Mahomet, soit le représentant d’une religion et non d’un peuple. Nous sommes bien au cœur du problème. Mis au pas par des régimes soit autoritaires soit théocratiques, la plupart des journaux du monde musulman préfèrent le respect des symboles religieux, quitte à mépriser les êtres (en l’occurrence les Juifs assimilés aux Israéliens), tandis que la presse libre des pays d’Europe tente de respecter les êtres, en ne se montrant pas raciste, mais se réserve le droit de rester critique envers les injonctions autoritaires et sacrées. Ce qui n’empêche pas les lâches et les courageux d’exister partout. Nombreux sont les éditorialistes et les journalistes qui vont être sanctionnées, en Jordanie, en Algérie, au Maroc, mais aussi en Finlande, en France et en Angleterre [voir encadré] !
Les Anglo-Saxons ont battu tous les records de la couardise sur ce dossier. Depuis Doha, où il fait un séjour confortable, Bill Clinton parle de caricatures « outrageuses pour l’islam ». Il existe pourtant une très belle représentation de Mahomet, sabre à la main, sur le plafond de la Cour suprême. Les associations musulmanes n’ont jamais pu obtenir son retrait… Peu importe. La Maison Blanche dit même « comprendre » la colère des musulmans et invite à une attitude responsable. Eh oui, vous avez bien compris ! Au temps de Guantanamo et de la guerre préventive en Irak, les Américains accusent des dessinateurs danois et des journalistes européens de mettre de l’huile sur le feu !
À ce petit jeu, la Grande-Bretagne remporte incontestablement la palme. Aucun journal, même parmi les plus populistes, n’a osé froisser son lectorat musulman et prendre le risque d’un boycott. Un malheureux étudiant s’est risqué à reproduire les caricatures dans son journal de fac. Tous ses exemplaires ont été mis au pilon. Ce n’est pas auprès des autorités britanniques, travaillant main dans la main avec les Frères musulmans, qu’il trouvera du réconfort. Tariq Ramadan, choisi par Tony Blair pour le conseiller contre l’extrémisme islamique, s’en félicite : « Comme aux États-Unis, il existe en Grande-Bretagne un rapport spécial avec le facteur religieux, et c’est bien mieux ainsi. » De fait, le 3 février, les bobbies étaient surtout occupés à encadrer une manifestation appelée par Hizb ut-Tahir, une organisation islamiste ultra-radicale, où l’on peut voir des barbus et des femmes voilées tenir des pancartes telles que « Mort à celui qui insulte l’islam », « Préparez-vous pour le vrai holocauste », « Liberté va en enfer », ou encore « L’Europe va payer : ton 11 septembre est en route ! ».
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Le retour des pompiers pyromanes
Quelques jours plus tard, les Frères musulmans anglais organiseront une manifestation beaucoup plus télégénique pour rattraper le coup. Conformément à leurs habitudes, après avoir contribué à allumer l’incendie, ils proposent maintenant de jouer les pompiers. Khaled Mechaal, le numéro un du Hamas, vivant en Syrie, postule comme baby-sitter des foules musulmanes. À condition que les gouvernements occidentaux s’excusent et adoptent des lois empêchant « de porter atteinte, non seulement au prophète Mahomet mais aussi à tous les prophètes et toutes les religions ». En France aussi, les Frères musulmans se verraient bien gardes-chiourme. Comme au moment de la loi sur les signes religieux, les Frères aliment bel et bien la rage, mais ils l’encadrent dans l’espoir d’apparaître comme un « juste milieu ». Cela dit, même des Français musulmans éclairés et modernes se disent sincèrement choqués par ces dessins (72 % comprennent l’émotion soulevée par les caricatures). Parfois, sans les avoir vus. On peut le comprendre. Ils sont fatigués de ces polémiques, où ils peuvent à tout moment être victimes d’amalgames. D’où le succès prévisible (entre 7 000 et 10 000 personnes) de la manifestation organisée à Paris le 11 février par l’Union des associations musulmanes du 93. Ses organisateurs ont bien fait les choses. Ils ont demandé aux manifestants de venir avec des drapeaux français (pure stratégie, mais l’intention y est). Quelques Allah oakbar et chants du Front islamique du salut sont bien entonnés, mais pour le reste, la foule (très barbue et très voilée) défile dans le calme, en réclamant surtout une loi contre l’islamophobie : « S’attaquer au Prophète, c’est s’attaquer à tous les musulmans. »
En revanche, pas un mot pour dénoncer l’hystérie mortifère et les amalgames des lanceurs de fatwas anticaricatures. Et pourtant, cette hystérie commence à tuer. Le 7 février, en Turquie, un prêtre italien est assassiné au cri de « Allah oakbar » par un adolescent déséquilibré. Les autres morts sont des manifestants anticaricatures piétinés par une foule hystérique, dont ils font partie. Souvent sans avoir vu les caricatures en question et sur la base d’informations erronées, comme ces textos annonçant qu’on brûle des Coran sur la place publique au Danemark !
Il ne faut pas s’étonner de cette hystérie. Quand la presse est lâche ou muselée par des gouvernements indignes, par des obscurantistes, l’information laisse place aux fantasmes, et la haine l’emporte sur la raison. Mais la mondialisation de la haine et de la lâcheté a un revers. Non négligeable. Celui de mondialiser les résistances et les solidarités. C’est en son nom que Charlie et d’autres journaux européens ont décidé de publier ces dessins. Par solidarité. Pour crier que nous « sommes tous danois » face à l’inquisition moderne. Pour montrer que l’Europe n’est pas un espace où le respect des religions prime sur la liberté d’expression. Parce que la provocation et l’irrévérence sont nos seules armes pour faire reculer l’intimidation de l’esprit critique dont se nourrit l’obscurantisme.
Caroline Fourest & Fiammetta Venner
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