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mouvement des femmes Iraniennes

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Monday, March 30, 2015

le Foulard


Un foulard qui suscite d’étranges cécités, par Liliane Kandel


Le Monde, mardi 8 juillet 2003


Vers le milieu des années soixante-dix, lorsque les mouvements féministes voulurent dénoncer le viol et demander qu'il soit jugé comme crime, ce fut, surtout à l'extrême-gauche, un véritable tollé : jusque-là soutenues pour leur combat en faveur de l'avortement (et leur défi à la loi de 1920), les féministes étaient du jour au lendemain devenues des alliées, presque des agents de la "répression" et de la justice "bourgeoise".
Exhortations, réprimandes et rappels à l'ordre pleuvaient : au lieu de nous en prendre aux violeurs, eux-mêmes souvent des victimes de la société, il eût fallu nous attaquer aux racines du viol : l'injustice sociale, la "misère sexuelle", l'exploitation capitaliste, colonialiste (ou postcolonialiste). Condamner les violeurs, disait-on, n'était certainement pas une solution et c'était, souvent, la pire de toutes.
Ce sont les mêmes arguments, la même véhémence, le même refus de la loi (ou de l'éventualité d'une loi) qui resurgissent depuis quelque temps dans le débat sur le port du voile à l'école. A nouveau l'on dénonce une "surenchère" répressive, une "colonisation de tous les espaces de la vie sociale par des logiques punitives " .
A nouveau l'on répète que "les principaux problèmes sont socio-économiques et politiques", et l'on énumère, dans la plus classique des langues de bois syndicales, les maux multiples dont souffre l'école : "classes surchargées, manque de personnels et multiplication des statuts précaires, manque de soutien pour les élèves en échec ou en difficulté". Ce sont ceux-ci qu'il faudrait combattre et non pas ce point, de détail finalement, que serait le voile aujourd'hui, qu'était le viol autrefois.
On éprouve comme un sentiment d'inquiétante familiarité à entendre ces discours, ces analyses - et ces anathèmes -, que ne semble pouvoir troubler aucun des cataclysmes et bouleversements qui ont marqué le dernier quart de siècle. L'Iran devenu République islamique voile ses femmes, parfois les lapide; le code de la famille est adopté en Algérie, le Mur de Berlin s'écroule, les tours de Manhattan sont réduites en poussière, les attentats-suicide, certains commis par des femmes, se multiplient et se banalisent : imperturbablement une partie de l'extrême-gauche dénonce, en France, "surenchères punitives", discriminations, et répressions.
Et on y souscrirait sans réserve si seulement, en dix ou vingt ans, le visage même des dominations et des répressions n'avait changé de scène, d'importance, parfois de nature - et si la question du foulard n'en était aujourd'hui l'illustration exemplaire : d'un côté celui-ci est affaire d'Histoire, de politique - et de géo-politique; de l'autre le voici confiné strictement à la sphère du social, voire du syndical.
Tout bien sûr doit être tenté pour éviter l'exclusion, et aider les jeunes filles voilées à mesurer les enjeux de leur décision, et ses conséquences. Mais le discours qu'elles tiennent, fût-il sincère, n'est pas seul en cause, surtout lorsqu'il permet à certains intervenant(e)s de dissimuler - pire, de se dissimuler - d'autres enjeux du débat. Lorsqu'il nous fait oublier que, pour des millions d'êtres humains aujourd'hui, le foulard est d'abord un signe de contrainte, de violence, souvent de terreur.
Lorsqu'il permet d'ignorer ces milliers de jeunes filles, elles aussi dans la fleur de l'âge, assassinées en Algérie pour avoir refusé de porter le voile. Lorsqu'il nous empêche de voir qu'à travers le symbole du voile, se jouent de tout autres "discriminations ""exclusions", et"répressions".
Sur ce point les adversaires d'une loi sur le foulard sont catégoriques: "ces violences, disent-ils, sont sans doute réelles, mais elles ne concernent nullement le débat français". C'est refuser obstinément de voir que contrainte et violence se vivent quotidiennement, ici même : de plus en plus souvent, c'est pour se protéger des agressions que nombre de jeunes musulmanes dans l'Hexagone se résignent à porter le foulard. Et c'est aussi parce que les unes s'y soumettent (ou y adhèrent), que celles qui le refusent sont systématiquement harcelées, humiliées, traitées de "putes" - ou violées. La marche des "Ni putes ni soumises" fut là pour le rappeler.
Nous voici largement au-delà du (déjà très problématique) "droit à la différence", slogan-fétiche des militants des dernières décennies : comme vient de le rappeler Dalil Boubakeur, recteur de la Mosquée de Paris, ce n'est pas - ou pas seulement - d'"intégration" qu'il est question aujourd'hui mais aussi, qu'on le veuille ou non, d'intégrisme, et de fondamentalisme islamique.
Seulement voilà : c'est en vain que l'on chercherait ces termes - et ces réalités -, dans l'un quelconque des textes défendant le port du voile : faut-il croire que, pour leurs auteurs, la menace intégriste, telle le nuage de Tchernobyl, s'arrête aux frontières de l'Hexagone ?
Cette étrange cécité n'est pas propre aux seuls pourfendeurs d'une loi sur le foulard; elle caractérise nombre de discours "pacifistes", lorsque ceux-ci s'obstinent à nier la réalité d'un conflit, et le danger (parfois même l'existence) d'un adversaire : souvenons-nous des manifestes et pétitions qui, après le 11 septembre 2001, n'avaient de cesse de condamner le terrorisme... des Etats-Unis.
Il semble parfois qu'aujourd'hui encore, comme pour les pacifistes des années trente, "dans n'importe quelle guerre, l'ennemi numéro 1 est toujours chez nous". Bush-Sarkozy même combat ? Peut-être - mais où sont donc passés l'UOIF et Ben Laden ?
La cécité frise parfois l'indécence lorsque l'un des signataires d'une pétition s'attaque au nom du "féminisme" (ou de ce qu'il considère tel), au mouvement "Ni putes ni soumises" ; lorsqu'il banalise et minimise les violences auxquelles elles sont exposées, au nom de toutes les discriminations machistes qui ont eu et ont encore cours en France.
Et d'énumérer : la publicité sexiste, le "harcèlement sexuel dans le monde de la mode", la "violence conjugale dans le milieu politique", le fait que les femmes représentent seulement 24% des cadres dans les entreprises privées, 12% des députés, 4,6% des Préfets, qu'aucune femme n'ait jamais été ministre des finances.... le catalogue continue, et il est bien entendu interminable.
Conclusion : "En termes de domination masculine, les halls d'immeuble ne diffèrent pas vraiment des bancs de l'Assemblée ou des fauteuils des conseils d'administration".
Et voilà pourquoi votre fille devrait être voilée ! Et voilà comment le malaise des femmes cadres ou préfets sert à faire taire les femmes des cités. Et voilà comment un discours victimaire généralisé est retourné contre les femmes les plus exposées à la violence. Si le machisme et la "domination masculine" sont partout, si les femmes y sont soumises depuis la nuit des temps et sous tous les continents, alors en effet pourquoi s'intéresser aux jeunes filles brûlées dans les caves ou agressées dans les "halls d'immmeubles", plutôt qu'à la féminisation des conseils d'administration ?
A l'obligation du foulard (et à ceux qui l'imposent), plutôt qu'à la rareté des femmes-PDG ? Aux systèmes de pensée, de croyance - ou de gouvernement - qui sous-tendent tel type de violence sexiste, plutôt que tel autre ?
Le plaidoyer de nos nouveaux "féministes" ressemble fort à ces analyses qui, autrefois, expliquaient que "du point de vue des femmes", le IIIe Reich ne différait guère de la République de Weimar ou des pays démocratiques voisins : la dénonciation vertueuse du machisme et de la "domination masculine" permettait d'oublier, tout simplement, les différences entre totalitarismes et démocraties...
Comment se résigner à de telles méprises ? Pour celles et ceux, nous étions nombreux, aux yeux de qui le féminisme était d'abord une exigence de liberté, un désir d'histoire et une passion politique, il est pour le moins ironique de le voir ainsi utilisé au bénéfice de rhétoriques aveugles au politique, à la violence des temps et aux bouleversements de l'histoire. "Mesdemoiselles, mesdemoiselles, disait joliment Brigitte Fontaine, le XIXe siècle est terminé !". Et aussi le XXe. Et même le second millénaire.
Souhaitons aux jeunes filles voilées que leurs avocats et avocates improvisés finissent par en prendre conscience.
Liliane Kandel est essayiste et a été responsable du Centre d'etudes et de recherches féministes de l'université Paris-VII

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