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mouvement des femmes Iraniennes

mouvement des femmes Iraniennes

Friday, February 07, 2014

Je suis une femme pourquoi pas vous ? ©Martine Storti/ed Michel de Maule


1974-1979 : Quand je racontais le mouvement des femmes dans Libération
Ed Michel de Maule, Mars 2010
Elles et ils en parlent
Françoise Picq dans le bulletin de l'ANEF (N° 60 hiver 2010)
Dans la revue Clio (décembre 2010)
Fabienne Dumont sur le site Non-fiction, septembre 2010
L'Humanité 26 août
Sur le site Hommepage, juillet 2010RFI : entretien avec Morgane Derrien, juillet 2010
Pierre Sommermeyer, dans la revue Réfractions, N° 24, Mai 2010
Libération (20 mai 2010)Paroles tissées, avec Laurence Arven, Fréquence protestante, 23 avril
Sur le site Toutpourlesfemmes avril 2010
Olivier Doubre dans Politis du 15 avril
Valérie Nivelon dans La marche du monde, sur RFI, samedi 10 avrilMattea Battaglia dans le Monde magazine du 19 mars 2010Pierre Sommermeyer dans Divergences 15 mars 2010Roland Pfefferkorn dans La Marseillaise 11 marsSur le site Osez le féminismeSur le site La lucarne Sur le site Le café pédagogique Sur le site Obiwi
Sur le site Thetapress
EXTRAITS DE L’AVANT PROPOS
  Ce livre, qui reprend une partie des articles que j’ai publiés dans Libération, commence à la fin de l’année 1974, parce que c’est à ce moment-là que je suis entrée à Libération. J’aurais pu dire « devenue journaliste à Libération », mais le mot « entrée » me semble plus adéquat. Certes, on n’entrait pas à Libé comme dans les ordres, cependant on n’y allait pas juste pour être journaliste ou pour avoir un gagne-pain, fort modique d’ailleurs !En ce temps-là, Libération n’était pas en vue dans les kiosques, pas cité dans les revues de presse, pas posé sur le bureau des ministres ou des PDG. Il n’avait pas d’actionnaire de référence, pas d’actionnaires du tout d’ailleurs et même il était sans le sou ! Créé un an plus tôt, ce quotidien dont le premier directeur de publication fut Jean-Paul Sartre, avait cessé sa parution en juin 74, avec le départ d’une partie de ses fondateurs, et se préparait, en septembre, à une deuxième naissance. Mon entrée à Libé doit beaucoup au hasard (mais le hasard existe-il ?) : une question que me pose un membre de l’équipe croisé dans une rue de Paris - « pourquoi ne viens-tu pas nous rejoindre ? » -,  moi prof de philo en rupture de ban (je viens de me mettre en congé de l’Education nationale), un coup de fil quelques jours plus tard de Serge July, futur directeur de publication – « on t’attend » - et me voilà un vendredi de septembre, un vendredi 13, (jour de chance ou de malchance ?) en train de signer un contrat d’embauche alors que, quelques minutes plus tôt, en poussant la porte, j’étais encore hésitante. Non par crainte d’entrer dans une entreprise incertaine, mais à cause de son origine maoïste [...]Qu’est-ce qui a vaincu mes réticences ? L’affirmation que le journal allait changer ? Je n’y croyais qu’à moitié. L’envie d’être journaliste ? Peut-être. La fonction tribunicienne et protestataire qu’il représentait et du coup la perspective de défendre deux ou trois idées, particulièrement parce que j’étais femme et féministe ? Sûrement. En septembre 74, je suis donc entrée à Libération et j'y ai travaillé jusqu'en octobre 79.
Cinq années séparent ces deux automnes, soit à peu près le temps que mit Libération à passer des masses populaires aux mass-media, de la parole au peuple à la parole aux journalistes. Comme je fus en désaccord avec les deux, je vécus ces cinq années dans une sorte de malaise, ou plutôt un décalage, étant là sans y être entièrement, comme l’étaient certain(e)s, qui pouvaient dire « nous » en parlant de Libération, alors que pour ma part j’ai plutôt passé cinq ans à dire « eux » et « moi ». 
Mes pauvres parents que j'avais successivement privés du plaisir de dire : « notre fille est agrégée de philosophie », puis « notre fille est professeur de philosophie », se virent condamnés à dire : « notre fille est journaliste à Libération ». Ce qui n'était pas glorieux. Pas un de leurs voisins n'avait entendu parler de ce petit journal de huit pages dont la création avait été regardée avec scepticisme, davantage comme un avatar du gauchisme que comme une aventure de presse. Et bien peu étaient ceux qui auraient parié trois kopecks sur l'avenir de ce quotidien installé au diable vauvert, dans la partie populaire du XIXe arrondissement [...] Ce furent des années intenses. Comme féministe, comme journaliste, comme journaliste féministe, je courais d'une manif dans les rues de Paris à une grève en province, des ouvrières de Lip aux femmes du Quart-Monde, de la lutte pour l'avortement à celle contre le viol, des Etats généraux de la prostitution à la dénonciation de la pornographie, des conventions du parti socialiste aux assises des femmes RPR, des congrès de la CFDT à ceux de la CGT, des procès contre le MLAC à ceux contre les violeurs, d'un film de femme à une exposition de peintures, d'un livre dont il était impératif de rendre compte à une revue qu'il était indispensable de présenter, des Chiliennes exilées à Paris aux Libanaises dans la guerre, du Tribunal international des crimes contre les femmes  à la lutte des femmes noires contre les mutilations sexuelles, des femmes dans les prisons françaises aux prisonnières politiques des geôles franquistes, des Chypriotes grecques et turques tentant de se rencontrer malgré les frontières aux Iraniennes manifestant contre le port du tchador dans les rues de Téhéran, des militantes de Barcelone ou de Madrid à celles de Londres ou de Berlin, de Rome ou de Milan...Années vives, années d'échanges, de luttes, de rencontres au sein de ce qui s'apparentait presque à une internationale féministe, informelle, inorganisée, mais réelle. Je garde comme une précieuse richesse cette affection de pays à pays, ces adresses échangées de ville à ville, par delà les frontières et les langues, cette complicité dans les questions sinon dans les réponses, ces aspirations communes dont on débattait des nuits entières, ces retrouvailles dans des lieux qui m'étaient devenus peu à peu familiers. Etait-il cher à mon cœur, le palais que les féministes romaines squattaient via del Governo Vecchio, un palais Renaissance, salles au très haut plafond, immenses couloirs, majestueux escaliers de pierre...Ce fut une chance et un privilège d'être journaliste à Libé à ce moment-là, de rendre compte de ce que faisaient ces femmes si actives, si énergiques, de tenter de dire leur vie, leurs luttes, leurs désirs, leurs refus, en France et dans le monde, dans les usines et les bureaux, les théâtres et les livres, les écoles et les hôpitaux, les villes et les villages... Ce fut une chance et un privilège. Pas toujours une partie de plaisir, d’autant que je me voulais inféodée !Libération affichait un accord de principe avec les luttes féministes perçues comme l'un des aspects de la contestation qui traversait alors la société occidentale. Mais il était aussi, comme ne cessaient de le répéter mes copines du Mouvement, un « journal de mecs », vice rédhibitoire à l'époque. « Comment peux-tu travailler dans ce canard? » me lançaient les tendres copines, tout en me sollicitant sans cesse pour que je passe leurs tribunes libres ou que je fasse un article sur leurs actions ou leurs publications. Question que je me posais souvent moi aussi, tant les tensions internes et pressions externes étaient vives, et que je refusais d'être soumise, que ce soit aux « copines du mouvement » ou aux « aux mecs du journal! Bon an mal an, dans les engueulades, les polémiques et les bagarres incessantes, je suis parvenue à tenir, avec le renfort de Marie-Odile Delacour, une rubrique « femmes » assez conséquente, la seule alors dans la presse quotidienne.
Elle ne se contentait pas de rendre compte de l’actualité des femmes, elle rendait visible ce que d’autres ne voyaient pas ou ne regardaient pas, par ignorance ou par choix.
Ces cinq années qui courent de la fin 74 à la fin 79 correspondent au développement du Mouvement de libération des femmes ainsi qu’à la diffusion, dans la société française, de ses luttes, de ses revendications, de ses idées.Côté MLF, on n’en est plus à la nébuleuse assez floue des débuts, celle des assemblées générales à la faculté des Beaux-Arts à Paris, du Torchon brûle, journal « menstruel », des réunions informelles. Des groupes s'étaient constitué, certains privilégiaient l'articulation entre les luttes des femmes et les luttes sociales, d'autres se battaient contre les discriminations et pour l'inscription de droits nouveaux, d'autres cherchaient plutôt, par des opérations spectaculaires, à montrer et à dénoncer les mille formes du sexisme et de l'oppression, d'autres encore tentaient de penser la différence femme/homme, s’interrogeaient sur l’identité des femmes, ou découvraient leur histoire oubliée, ce « continent noir », ou partaient à la recherche d'une écriture de femmes, ou se mettaient à chanter, à peindre, à faire du cinéma.
Au milieu des années 70, le Mouvement – une auto-appellation plus fréquente que Mouvement de libération des femmes -, c'était une multiplicité d'explorations et de découvertes, théoriques et pratiques, une richesse de réflexions et de pensées, d'actions et d'activités, de naissances et de renaissances, une aventure à la fois individuelle et collective, exaltante et épuisante. Il était en effet compliqué et difficile pour chacune de tout bousculer à la fois, d'accomplir de si nombreuses ruptures, dans le travail, la sexualité, l'écriture, la vie publique et la vie privée....
Le Mouvement était joyeux, tendre, vif, plein d'humour, de gaieté, de rigolades, de fêtes, de manifestations colorées, il donnait de l'énergie, de la vitalité, de la vivacité, il libérait des capacités créatrices. Le Mouvement était dur. Nous avions entre nous des rapports et d'amour et de haine, nous étions et dans la sororité et dans les conflits, dans la critique réciproque perpétuelle. Il régnait, à l’instar d’ailleurs de l’ambiance de la plupart des groupes dits gauchistes, comme une surveillance permanente des unes par les autres, tandis que s'exerçait une pression politico-morale dans un processus apparemment contradictoire : d'une part une invitation à se libérer, à faire, à agir, d'autre part une demande perpétuelle de comptes, de justifications, à chaque fois qu'un pied était mis devant l'autre. Chaque attitude, chaque conduite, était examinée à la loupe pour savoir si elle n'était pas le signe d'une « volonté de pouvoir », ou d'une « complicité avec le patriarcat », ou encore d'une « identification au modèle masculin » !Cependant, par delà les divergences et les querelles, nous unissait la lutte contre ce que nous appellions alors la « récupération ». Car s’il y avait encore des imbéciles pour se gausser de ces « hystériques », de ces « mal baisées » qui défilaient dans les rues, les plus malins avaient compris la nécessité de prendre en compte certaines des revendications. Conscience qu’en effet des lois devaient être modifiées, adhésion aux exigences de nombreuses femmes ? Ou volonté d’endiguer les protestations, de les enfermer dans une canalisation institutionnelle ? Les deux sans doute. Quoi qu’il en soit, le Mouvement hurlait à la « récupération », au détournement de ses ambitions. Elle nous faisait rager, cette version sage, polie, autant dire « bourgeoise » - injure suprême -  du féminisme. Quoi, on ne se battait tout de même pas pour qu'il y ait plus de femmes dans l'armée ou dans la police, pour que le féminisme se confonde avec « l'intégration égalitaire à l'ordre établi », comme je ne cessais de le répèter dans nombre de mes articles !Je me déclarais « féministe », je revendiquais le mot, par solidarité historique en quelque sorte, pour inscrire nos luttes dans une longue histoire, une continuité, tout en étant bien consciente de son ambiguïté, de sa polysémie. Pouvait en effet être qualifié de féministe le seul refus des discriminations, la seule revendication de l'égalité, sans mise en cause de la société établie.Le féminisme du Mouvement relevait d'une autre ambition, se voulait accoucheur d'un monde nouveau, qui échapperait au patriarcat, au phallocratisme.
Le Mouvement affirmait vouloir « autre chose ». Mais quoi? D'autres rapports entre les hommes et les femmes, une autre maternité, une autre organisation du travail, une autre sexualité, une autre société, une autre manière d'écrire, de faire du cinéma, de chanter, de faire de la politique, de vivre... C’était un mouvement politique, culturel, sociétal ; il ne se réduisait pas à la lutte pour la contraception et l'avortement, au refus des discriminations, à la conquête de l'égalité.
Nous étions dans l'utopie de la différence radicale, du changement global, ce qui obligeait à démêler tous les fils, à se battre sur tous les fronts: contre la droite, la gauche, les gauchistes, les patrons, les juges, les maris, les camarades...
La plupart des articles repris ici ont été écrits pour un quotidien, autant dire souvent dans la précipitation, en fin de journée, rédigés dans un coin de bistrot, dictés au téléphone. Ils ne valent pas par leur qualité littéraire. Leur intérêt est ailleurs, reflets de l’écume des jours, traces et témoignages d’une époque, d’un moment historiquement situé avec son intelligence, son dynamisme, ses bêtises aussi.Ce qui était d’actualité ne l’est plus, c’était il y a plus de trente ans, c’est ringard, penserons peut-être certains. Ah bon ! Regardons un peu l’actualité de cette fin 2009, au moment où j’écris ces lignes. Un film grand public, Mères et filles, avec Catherine Deneuve, qui fait étrangement écho à l’entretien réalisé il y a trois décennies et qu’on lira plus loin, exactement sur le même sujet, avec la psychanalyste Luce Irigaray. Ou encore, en un mois, à la télévision, pas moins de trois émissions sur le viol, plus un reportage sur les mutilations sexuelles subies par les femmes, plus une enquête sur les discriminations subies par les femmes dans le travail. Ou encore les titres de quelques-uns des articles de la presse française : « la récession mondiale frappe d’abord les femmes », « les mesures pour la promotion des femmes en entreprises restent rares », « le gouvernement veut féminiser l’encadrement des entreprises », « les salaires des femmes restent inférieurs de 27 % à ceux des hommes », « inégalités salariales hommes-femmes : la ministre favorable à des mesures contraignantes », « les filles brillent en classe, les garçons aux concours », « le système éducatif français développe une fracture sexuée », « la persistance des mutilations sexuelles », « les violences faites aux femmes désignées comme grande cause nationale », « en 2009, seulement 10% des femmes violées portent plainte », « en 2008, 157 femmes sont mortes sous les coups de leurs compagnons »... J’étais en train de trier mes papiers des années 70 et je ne m’attendais pas à tant de coïncidences. Ainsi des problèmes soulevés et des oppressions spécifiques dénoncées par le MLF,  restent, 40 ans plus tard, hélas à l’ordre du jour, comme si se perpétuait un destin féminin qu’aucune lutte ne saurait une fois pour toutes abolir. Mon propos n’est pas ici de faire un examen de la situation des femmes aujourd’hui, dans ces débuts du troisième millénaire. Sans nier les changements, il me semble cependant que nous sommes encore loin d’une mise en acte de l’égalité des sexes et de la liberté des femmes, non de quelques-unes mais de toutes, de leur existence comme telles, c’est-à-dire comme femmes libres - libres de corps et d’esprit - dans l’espace public et privé.
Alors des combats pour rien ? Pour rien, non. Mais des combats sans cesse, à continuer, à reprendre...
1970, année donc des commencements ou plutôt des recommencements, et du coup, 2010, année du quarantième anniversaire. Comme la plupart d’entre nous avaient entre 20 et 30 ans dans ces années, l’addition tombe, 40 ans plus tard, nous avons entre 60 et 70 ans. Bigre ! Troisième âge, carte senior, grand-mères pour certaines. Oui, mais toujours vives et, comme le dit un site Internet créé pour ce quarantième aniversaire, re-belles, à lire de plusieurs façons. Rebelles, sans doute le sommes-nous toujours. Belles derechef, belles à nouveau, cela est laissé à l’appréciation de chacun(e) ...  
©Martine Storti/ed Michel de Maule

Martine Storti. femmes Iran

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Avant propos à la publication des actes du colloque Le féminisme à l'épreuve des mutations géopolitiques

Vais-je dire qu’en tenant à Paris, au début du mois de décembre 2010, un congrès international sous le titre « Le féminisme à l’épreuve des mutations géopolitiques » nous savions qu’aux mutations géopolitiques déjà réalisées et bien visibles, d’autres, peu de temps après, allaient s’ajouter ? Non, je n’aurai pas cette audace. J’aurai cependant celle d’affirmer que la problématique énoncée, les interventions et les débats qui eurent lieu durant ce congrès auquel participèrent plus de 600 personnes, étaient en phase avec ce qui allait surgir bientôt en Tunisie d’abord, dans les derniers jours de décembre, puis faire son chemin en 2011 en Egypte, et dans d’autres pays arabes. 

« Nous », c’est-à-dire des femmes du Nord et du Sud, de l’Est et de l’Ouest avons affirmé que les mensonges de l’universel ne devaient pas conduire à son abandon et qu’en réponse aux marquages et aux instrumentalisations identitaires de tous ordres, l’égalité et la liberté n’étaient pas des valeurs occidentales, mais des valeurs universelles. Universelles, c’est-à-dire qui valent pour toutes, par delà les cultures, les religions, les nations, les communautés, les histoires. Et qui méritent qu’on se batte pour elles.  Nous le disions pour les femmes.
Mais en le disant pour les femmes, nous le disions aussi pour tous les êtres humains. Dès la séance d’ouverture, c’est une tunisienne, Sana Ben Achour, alors présidente de l’association tunisienne des femmes démocrates, qui insistait sur ce point : les féministes du Maghreb et du Machrek luttent pour les droits des femmes et en menant ce combat, elles luttent aussi pour la démocratie. Pour elle, les trois combats – pour les droits des femmes, pour les droits de la personne, pour la démocratie – sont indivisibles. Les semaines et les mois suivants du « printemps arabe » allaient lui donner raison.

Il y eut cette émotion devant les images venues de l’autre côté de la Méditerranée, femmes et hommes au coude à coude dans les rues et places, devant ces visages heureux et fiers de montrer que oui, l’égalité et la liberté sont bien leurs valeurs et leur cause. Dégoût et honte aussi devant la frilosité de nombreux gouvernements, dont celui de la France, qui n’ont salué que tardivement et du bout des lèvres ces luttes contre dictateurs et prédateurs, mais ont agité rapidement la menace d’immigrés envahisseurs comme s’il s’agissait d’une conséquence inéluctable des libertés conquises. Certes l’aide apportée à la rébellion libyenne a gommé quelque peu cette réticence à prendre acte des aspirations des peuples et à saluer les changements du monde. Tandis que la Libye se débarrassait de Kadhafi à la fin du mois d’août, en Syrie, des femmes et des hommes continuaient courageusement de lutter, malgré une répression féroce conduite par le régime de Bachar Al-Assad et sans autre soutien occidental que celui des mots

Dans le chemin qui s’ouvre désormais pour les peuples de plusieurs pays du monde arabe, il faut souhaiter que les femmes  qui ont participé nombreuses – les unes avec voile et d’autres sans, il convient de le souligner - aux soulèvements contre des régimes dictatoriaux et corrompus ne soient pas les oubliées de la démocratie. Car la joie de voir des êtres debout ne fait pas oublier – les précédents sont nombreux - ce que nous savons, que rien n’est jamais gagné pour les femmes si elles ne se constituent pas en mouvement autonome, s’affirmant du même coup actrices de leur histoire et de l’Histoire. Cette autonomie, les mouvements féministes l’ont toujours portée, sur des scènes nationale et internationale. On peut même ajouter qu’il y a un internationalisme féministe, pour ne pas dire une internationale féministe informelle, heureusement informelle.

En organisant un congrès international nous voulions d’une part poursuivre cette tradition sans cesse reprise au fil des décennies depuis le XIXéme siècle, d’autre part prendre la mesure des effets et pour les femmes et pour le féminisme des changements du monde, 40 ans après l’explosion des mouvements de libération des années 70. Nous avions quelques questions : Que veut dire à l’heure de la mondialisation, « égalité des sexes » et « liberté des femmes » ? Quelle traduction de mots d’ordre anciens (exemple « notre corps nous appartient ») dans une division internationale et sexuée du travail, travail de production et de reproduction ? Que sont devenues nos conquêtes entre marchandisation triomphante et retour du religieux ? A l’heure du post (post communisme, post colonialisme, post moderniste) qu’est-ce qu’une politique féministe ? Et avec ces questions et quelques réponses, nous savions aussi que nous étions en prise avec le présent et l’avenir.  Un avenir qui allait non seulement confirmer qu’il y a des principes et des valeurs dont l’humanité tout entière peut s’emparer mais aussi que la question des femmes, c’est-à-dire les questions qu’elles posent, qu’on leur pose, qu’elles se posent, s’ancrait, pour des causes occasionnelles et des raisons diverses, dans l’actualité.

Tandis que des Tunisiennes, des Egyptiennes, des Libyennes, des Syriennes, des Yéménites prenaient leur place sur la scène publique, des Iraniennes rappelaient qu’elles n’avaient rien abandonné de leur désir de liberté. Au même moment, par millions, les Italiennes, celles qui, dans les années 70 avaient conduit un movimento delle donne massif, vif, imaginatif, descendaient avec leurs filles dans les rues de Rome, de Milan et d’autres villes de la péninsule pour dire leur ras-le-bol autant des orgies tarifées du président du conseil, Silvio Berlusconi, que de la manière dont la télévision les réduisait à des objets, ou encore des inégalités de salaires. Surtout, avec leur mot d’ordre Se non ora quando ? a contribué à sa manière au développement des débats sur les violences sexuelles, le sexisme et plus largement sur la place des femmes dans la société. Et quand en juillet 2011, plusieurs associations ont organisé en banlieue parisienne, un week end de rencontre sous le titre « Féministes en mouvements », nombre de medias nationaux se sont déplacés, ce qu’ils n’auraient sans doute pas fait quelques mois plus tôt.

Ensemble, les différentes contributions de cet ouvrage donnent la mesure de la complexité des questions liées aux femmes, tant celles-ci sont à la fois et toujours objets et sujets, victimes et actrices, otages et mesures de l’émancipation.

Malgré les multiples brèches déjà faites dans les murs, multiples eux aussi, de la domination masculine, le chemin à parcourir est encore long et incertain. L’année 2012 dira les effets pour les femmes des révolutions en cours. S’agissant de la France, puisque cette année est électorale, l’objectif est de mettre la question des femmes au cœur de la campagne présidentielle, de la sortir des enjeux subsidiaires, de cesser de la limiter à quelques revendications sans cesse réaffichées pour en faire un enjeu principal, un enjeu d’organisation de la société, un enjeu de civilisation, bref, de la mettre au rang du politique.

Martine storti

http://www.martine-storti.fr/
Novembre 2013 : Au liban on les appelles les déplacé-esVersion imprimableSuggérer par mail
Les femmes syriennes et palestiniennes réfugiées au Liban, victimes et actrices, enfermées dans la tradition et en rupture forcée avec elle.


Au Liban, on les appelle plutôt les « déplacé-es »

Toute de noir vêtue, seul son visage est visible, visage fin, fatigué, traits tirés, mais je vois bien qu’elle est jeune, très jeune même, 17 ans, peut-être 18, et dans ses bras un enfant auquel je ne donne pas plus de quelques jours, elle mendie avec son nouveau né dans une rue de Beyrouth, une mendiante parmi d’autres mendiants, c’est l’une des premières choses que l’on vous dit à propos des réfugiés syriens lorsque vous arrivez à Beyrouth, « maintenant il y a de la mendicité » (mais je verrai moins de mendiants dans les rues de la capitale libanaise que dans celles de Paris).

Je ne saurai jamais comment cette jeune femme est arrivée à Beyrouth ni comment elle y vit, juste savoir qu’elle est l’une parmi plus d’un million d’autres. Un million, (peut-être même est-ce davantage), tel est le chiffre avancé en ce mois de novembre 2013 pour dire le nombre de Syriens réfugiés au Liban : aux 800 000 enregistrés par le HCR (Haut commissariat aux réfugiés) il faut ajouter les Palestiniens de Syrie – 90 000, comptabilisés eux par l’UNRWA (Office de secours et de travaux pour les réfugiés de Palestine) et probablement quelques milliers de personnes qui ne figurent sur aucun listing. Ce chiffre est d’ailleurs en constant changement puisque chaque jour des femmes, des hommes, des enfants franchissent la frontière, dans des voitures, des cars, sur des motos, à pied, ainsi par exemple à la mi-novembre, ces milliers de réfugiés fuyant les combats de Qara et arrivant à Ersal, dans le nord de la Békaa, une ville plutôt pauvre et qui hébergeait déjà de très nombreux Syriens.

Égalité et angoisse de castration, les fantasmes en jeu.



- Pour les hommes :
Toute idée d’égalité, hommes femmes peut renvoyer pour certains à la « menace de castration » parfois pire que la mort.
Le mot homosexualité serait entendu en fonction de sa consonance : Homo = homme (un homme « baise », « possède » un autre homme) et non en vertu de son étymologie : le préfixe issu du latin Homo = même.
Dans ce fantasme, celui qui reçoit subit cet acte est privé d’attribut masculin, il n’est plus qu’une femelle.
Concernant l’homoparentalité : ce qui se dégage des slogans et des remarques dans les radios trottoirs c’est la même confusion : homo = homme, ce qui choque ce qui heurte c’est surtout l’adoption par deux hommes. Au moins l’un des deux est là encore identifié à une femme selon cette représentation hétérosexuelle projetée sur celle de l’homosexualité.
Les femmes ne sont citées, prises en compte dans ces revendications que lors qu’il s’agit de PMA : deux femmes peuvent avoir un enfant, elles bannissent ainsi dans le fantasme l’idée que l’homme a un rôle biologique grâce à son phallus dans la procréation : L’angoisse de castration serait là encore très active.

- Pour les femmes :
Des mères ont peur de la castration de leur fils : Ecoutons Christine Boutin, présente dans le cortège : Elle dit avoir peur qu’on "fasse croire à mon fils qu’il peut devenir une fille et réciproquement » C’est son énoncé premier qui doit être entendu, (et qui est souvent repris dans la « manif pour tous ») le « réciproquement » traduit en un mot une évocation rapide qui probablement ne mérite pas plus de développement.

Il semble donc très plausible que cette angoisse dépasse la sphère individuelle de la névrose, celle que Freud avait appréhendée, et qu’elle nourrit des fantasmes collectifs auxquels les concepts de défenses et de résistances pourraient aussi s’appliquer. Elle pourrait également se greffer sur l’effroi suscité par l’étude des genres et la crainte parfois extrême de l’effacement de la différence qui réveillerait ce fantasme masculin.
Catherine Kriegel



Thursday, February 06, 2014

Annie Ernaux

http://www.humanite.fr/sites/default/files/imagecache/une_article_horizontal/2014-02-03ivg.jpg
Société - http://www.humanite.fr/sites/all/themes/humanite2010/images/pictos/humanite.pngle 3 Février 2014
Libertés
Annie Ernaux : "J'ai toujours été persuadée que rien n'était jamais gagné pour les femmes"
Annie Ernaux revient sur l’avortement clandestin qu’elle avait subi en 1964 , et raconté dans son livre l’Événement. L’écrivaine alerte sur ce que veut dire absence de loi et ce que signifie être totalement dans l’illégalité. 
Vous avez subi, en janvier 1964, un avortement clandestin. Quel écho éveille en vous la remise en cause de l’IVG en Espagne et, d’une façon pernicieuse, en France ?
http://www.humanite.fr/sites/default/files/imagecache/largeur_max_175/vignettes/annie-ernaux.jpgAnnie Ernaux. C’est un écho moins d’ordre sensible que d’ordre intellectuel. Est-ce si impensable d’imaginer le retour vers l’avortement clandestin ? J’ai toujours été persuadée que rien n’était jamais gagnépour les femmes.
Vous êtes découragée par cette ritournelle ?
Annie Ernaux. Non. J’ai envie d’entrer de nouveau dans ce combat. Il reste que je suis effarée que l’Espagne en arrive à cette régression. Le choix d’avorter ou non se heurte à des choses plus profondes, qui ne sont pas seulement liées à la liberté des femmes. La nouvelle contestation prend une nouvelle allure qui rejoint la question du respect de la vie, qui se propage d’une façon extrême. D’autant que beaucoup de femmes ne savent plus ce qu’est une absence de contraception, d’avortement libre. On ne sait plus ce que subir un avortement clandestin veut dire. C’est cela qui me perturbe, me fait peur.
Pourquoi avoir attendu trente-cinq ans avant de faire le récit de votre avortement clandestin, dans votre livre l’Événement, publié en 2000 ?
Annie Ernaux. En réalité, je n’ai pas attendu trente-cinq ans. J’ai écrit les Armoires vides en 1974, alors que nous étions en pleine lutte pour obtenir la libéralisation de l’avortement. Mon roman, qui avait pour cadre l’avortement, était une façon pour moi de prendre part au militantisme. J’étais au Mlac, le Mouvement de libération pour l’avortement et la contraception. Auparavant, au groupe Choisir de Gisèle Halimi.
Vous n’êtes pas allée jusqu’à signer le Manifeste des 343 salopes ?
Annie Ernaux. En 1971, il était hors de question pour moi de le faire. C’était impensable. Je n’étais rien. De plus, j’étais mariée à un cadre, et déclarer publiquement avoir avorté aurait eu l’effet d’une bombe.
Comment a été reçu votre livre l’Événement, publié en 2000 ?
Annie Ernaux. Il n’a eu aucun retentissement. L’accueil média a été épouvantable. Une sorte de loi du silence l’a accompagné. Alors que Bernard Pivot avait l’habitude de m’inviter, là il s’est abstenu. Un journaliste n’a pas voulu en parler car, m’avait-il dit : « La lecture du livre m’a donné la nausée. » Pour beaucoup de médias ce combat était dépassé. Arte a estimé qu’il n’y avait aucun intérêt à revenir sur ce sujet. Il y a eu un consensus pour ne pas en parler.
Était-il nécessaire pour vous de ne pas laisser votre expérience enfouie ?
Annie Ernaux. Je voulais témoigner. Cette expérience a changé ma vie d’une façon extrême : il y a un avant et un après. D’où le titre : l’Événement. J’ai été confrontée à l’inimaginable, à l’inouï. On sait que l’on peut en mourir, mais on affronte quand même la mort. On a du mal à comprendre ce qu’est l’absence de loi, ce que signifie être totalement dans l’illégalité, dans la quête d’une personne pour vous donner l’adresse d’une avorteuse, ou pour vous prêter de l’argent. Une femme dans mon quartier, à Yvetot, a été trouvée morte sur la table. Elle avait deux enfants.
Vous avez éprouvé de la honte et subi la réprobation ?
Annie Ernaux. Je n’ai jamais eu honte. J’ai évidemment subi la réprobation. Mais j’ai davantage souffert du silence autour de mon avortement. À l’époque, donc en 1964, je ne pouvais en parler à personne. Pas même à ma meilleure amie. Mon mari le savait mais on n’en parlait pas. Après la sortie de mon livre, en 2000, les femmes qui avaient subi une IVG ne voulaient pas témoigner, elles souhaitaient tirer un trait. L’amnésie. Or il est impossible d’oublier. La nuit du 20 au 21 janvier 1964 est devenue une date anniversaire pour moi. Une immense solitude enveloppe les femmes qui avortent.
http://www.humanite.fr/sites/default/files/imagecache/largeur_max_425/vignettes/1erfevrierivg.jpg
Dans votre agenda, en sortant de chez le gynéco, vous aviez écrit : «Je suis enceinte. C’est l’horreur.» Cette phrase exprimait-elle la peur de ce qui vous attendait ?
Annie Ernaux. C’est l’horreur, car cela vous tombe sur la tête. C’est l’horreur et qu’allais-je faire ? Le garder à vingt-trois ans voulait dire que mon avenir était foutu. C’est l’époque où toutes les femmes avaient peur de se retrouver enceintes, il n’existait pas de contraception. Le manque d’imagination ou l’amnésie sur cette période permet qu’on laisse faire ce qui ne devrait jamais se reproduire.
Vous racontez dans le détail la sonde dans l’utérus par la faiseuse d’anges et l’hémorragie. Vous avez frôlé la mort ?
Annie Ernaux. Oui. J’ai appelé le médecin pour ne pas mourir, alors qu’il y a des filles qui ne le faisaient pas, elles avaient honte. Je me suis fait traiter comme une moins que rien. Le médecin, appelé par le concierge de la cité universitaire, m’avait pris le menton et, en me tutoyant, me demandait de lui jurer de ne pas recommencer. Des médecins acceptaient d’enfreindre la loi si l’on était de milieu aisé. J’ai appris par la garde de nuit que le chirurgien qui avait fait le curetage ne savait pas que j’étais étudiante. Il avait honte de m’avoir traitée comme une ouvrière, m’a-t-elle raconté. Certaines femmes aisées allaient en Suisse. Pour moi, c’était horriblement cher. J’ai payé 400 francs la faiseuse d’anges. C’est cela qui risque d’arriver en Espagne : trouver l’argent et l’adresse des avorteurs.
Quel message avez-vous envie d’adresser aux jeunes ?
Annie Ernaux. Il faut absolument qu’elles se mobilisent. Sinon, c’est le retour à la faiseuse d’anges, aux médecins « marron », si l’on en trouve. Il me semble qu’elles ne sont pas suffisamment mobilisées. Il y a des militantes, mais le gros des filles ne luttent pas au niveau qu’il faut. Même le film de Claire Simon, les Bureaux de Dieu, en 2008, n’a pas eu l’écho qu’il fallait. Il n’y a que l’érotisme qui peut concerner les hommes. Le reste, c’est une histoire de «bonnes femmes». Les femmes souffrent du manque de centres d’IVG. L’ex-candidat François Hollande avait promis leur ouverture. Est-ce juste une promesse de campagne ?
(1) L’Événement, d’Annie Ernaux, éditions Gallimard, 2000.

Genre


Quel genre à l'université ? 
Dix propositions disciplinaires contre le harcèlement sexuel

05 février 2014 |  Par Jérôme VALLUY
Le phénomène social du harcèlement sexuel dans les relations professionnelles au sein des établissements d'enseignement supérieur et de recherche est un problème aussi central que tabou de la profession professorale fortement exposée à ce risque là en raison des relations d'autorité et de proximité entre professeurs (notamment enseignants-chercheurs statutaires) et étudiantes, en particulier doctorantes, d'une part et entre professeurs et salariées « Biatss » [1] ou enseignantes, notamment précaires, d'autre part. L’une des dimensions importantes du problème réside dans la peur des victimes d’exprimer ce qu’elles subissent ou ont subi, peur à mettre en relation avec un climat d’opinion hermétique (tout le monde se connaît, les rumeurs vont vite, chaque histoire laisse des traces…) qui confine parfois à des formes d’omerta corporatiste et découle aussi de conflits d’intérêts affectant souvent les conditions de jugement disciplinaire par les instances compétentes. Cela conduit tendanciellement à la non divulgation et à la non sanction des faits de harcèlement sexuel.
Mes informations sur le sujet proviennent principalement de ma connaissance du monde universitaire en tant qu'enseignant-chercheur depuis quinze ans (notamment comme Maître de Conférences des Universités en science politique depuis 1999), de mon expérience de juge titulaire dans la juridiction nationale d'appel des contentieux disciplinaires universitaires (CNESER statuant en matière disciplinaire, de juin 2011 à octobre 2013) et des affaires que j'ai eu à connaître, par la voie syndicale, en raison de demandes de conseils, juridiques ou autres, souvent en phases pré-contentieuses en provenance de divers syndicats d’établissements affiliés à l’union nationale FERC Sup CGT que je représente au Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche (CNESER). Bien qu’ayant mené des recherches scientifiques sur le thème de la persécution des femmes [2], je n’en ai pas réalisé de spécifique sur le thème du harcèlement sexuel dans l’enseignement supérieur et la recherche. Mon propos ici est donc un témoignage d’acteur, ancien juge, et une analyse éthiquement orientée, de représentant syndical élu au CNESER, non un acte de recherche.
Ce propos sera focalisé sur ce que les expériences personnelles précédemment décrites permettent de connaître un peu : la procédure disciplinaire. Une telle focalisation n’implique pas de sous-estimer l’importance d’autres enjeux et d’autres modes d’action, notamment l’importance des recherches en sciences humaines et sociales sur ce sujet d’une part et l’importance des campagnes publiques de sensibilisation sur ces enjeux d’autre part. J’aborderai le sujet sous un angle procédural mais sans traiter de la procédure pénale que je ne connais pas, ou très mal, sauf en ce qui concerne ses incidences sur la procédure disciplinaire. Les deux procédures peuvent se dérouler en parallèle sur les mêmes faits : le juge pénal ayant en charge de juger et sanctionner le citoyen au regard de règles générales mais n’intervenant pas sur la situation du professionnel en ce qui concerne sa carrière et son activité qui relèvent du juge disciplinaire.
J’aborde le sujet avec une conviction (discutable) issue de mon expérience de juge : le travail qui est hautement nécessaire pour préciser la définition du harcèlement sexuel ne suffira pas, à mon avis, à réduire la part de subjectivité individuelle de chaque juge dans l’appréciation des faits, en l’absence très souvent de preuves, en présence très souvent de témoignages contradictoires, voire de faits ambivalents. La croissance du volume de chaque dossier contentieux à l’ère numérique, dans ce type d’affaire, en raison du versement, à charge ou décharge, d’archives numériques (emails, sms, historiques téléphoniques, enregistrements audio et vidéo, etc…) par les parties en présence, améliore le niveau d’information du juge – s’il fait correctement son travail d’étude des dossiers – mais ne fait pas disparaître, dans l’interprétation des faits, cette part de subjectivité qui suffit très souvent à relativiser ou contrebalancer tout critère d’examen même précisément énoncé dans une définition juridique du harcèlement sexuel. Pour cette raison, je crois davantage aux progrès que l’on peut obtenir en faisant évoluer l’organisation d’ensemble du système institutionnel pour le rendre plus propice à la divulgation et à la sanction des faits de harcèlement sexuel.
Dans cette perspective, voici dix propositions relatives à la procédure universitaire des Sections Disciplinaires d'établissements (SDE) et du Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche statuant en matière disciplinaire (Cneser-D). Elles reprennent pour partie mes propos lors de la journée consacrée à ce sujet à l’Université Paris Diderot (Paris 7) le 11 octobre 2013[3]. Elles ont été modifiées ultérieurement en tenant compte des débats lors de cette journée et de discussions par ailleurs notamment sur un des forums internes de l’union nationale FERC Sup CGT (300 abonnés), sur le forum national public de l’Association nationale des candidats aux métiers de la science politique [ancsmp] (3000 abonnés) et sur le forum national [Prep.Coord.Nat] (700 abonnés) servant à préparer les coordinations nationales des universités. Les analyses et propositions ont été ajustées au cours de ces échanges publics ou privés entre octobre et novembre 2013 et le texte finalisé en janvier 2014.
POSITIONNEMENT DU PROBLÈME SOCIAL ET PRÉSUPPOSES
Une dimension importante du problème est celui de la difficile expression des victimes, dans un contexte social où il semble qu’une grande partie des faits de harcèlement sexuel ne sont pas divulgués et n’aboutissent pas à des procédures contentieuses, pour de multiples raisons qui tiennent notamment aux inclinations corporatistes en faveur du silence dans ces situations et aussi au quasi-monopole de saisine des sections disciplinaires par le ou la président-e d’université, peu enclins, dans ces situations, à activer des procédures contentieuses contre leurs collègues. Sur cette dimension de l’expression des victimes, d’abord auprès de proches (amis, parents, collègues…) puis, avec souvent accompagnement des proches, auprès d’institutions (directions de service, organisations syndicales, présidence d’université, services de police…), ce qui me frappe en examinant les affaires particulières que j’ai eu à connaître est le temps de latence entre le commencement du harcèlement sexuel et le moment de la première divulgation auprès d’institutions (souvent plusieurs mois voire plusieurs années). Ce temps de latence ne peut s’expliquer que par un sentiment d’insécurité des victimes en relation avec la divulgation des faits. Pour résoudre ce problème, en amont de la procédure disciplinaire, je ne vois pas d’autre solution, que de créer des institutions qui, au contraire, donnent le sentiment aux victimes d’être légitimes à s’exprimer et à porter plainte tant au pénal et qu’au disciplinaire. La création de services spécialisés, de préférence indépendants des établissements universitaires eux-mêmes, ainsi que l’assistance juridique et financière des plaignant-e-s dans l’engagement de procédures est de toute évidence nécessaire.
J’ai utilisé la forme indéterminée en genre « plaignant-e-s », parce que, s'agissant d'énoncer des prescriptions, leur formulation semble devoir s'inscrire dans un horizon d'universalité, c’est à dire valoir quelles que soient les situations particulières... même si elles visent à réformer une situation sociale dont on sait la ou les particularités. Il peut y avoir des cas d'hommes victimes de harcèlement sexuel, aussi bien en relation homosexuelle que hétérosexuelle, mais ces cas semblent statistiquement très marginaux. Dans la relation homosexuelle, la rareté tendancielle de celle-ci dans la société globale reliée à la rareté tendancielle des inclinations au harcèlement sexuel dans tout ensemble social (homosexuel ou hétérosexuel) semble permettre de considérer le harcèlement homosexuel comme statistiquement rarissime. Dans la relation hétérosexuelle, les cas de harcèlement d’hommes par des femmes – sans ignorer la possibilité d’autres formes de violences dont les femmes pourraient être plus fréquemment auteures – paraissent également rarissimes et les procès de viols d’hommes par des femmes sont d’autant plus médiatisés qu’ils étonnent la société en raison même de leur caractère exceptionnel. Si ces deux hypothèses de rareté peuvent être confirmées par des enquêtes sociologiques dans le secteur de l’enseignement supérieur et de recherche, alors il faut reconnaître que le problème social du harcèlement sexuel provient d’une population masculine, hétérosexuelle, en situation de domination sociale et professionnelle (hiérarchique ou quasi-hiérarchique, statutaire et symbolique, voire matérielle…), généralement par un homme plus âgé que la femmes harcelée, l’âge intervenant dans la relation homme-femme et dans le déroulement des carrières universitaires comme facteur de renforcement de la domination sociale et professionnelle. Avant de présenter des proposition pour favoriser divulgation et sanction éventuelle, deux précautions liminaires s’imposent : passer, comme cela vient d’être fait, de l’évocation des « victimes » à celle des « plaignant-e-s » permet d’amorcer la réflexion sur les procédures contentieuses, en vue de favoriser divulgation et sanction éventuelle, sans pour autant ignorer la possibilité de plaintes abusives dont les finalités pourraient être autres que l’expression de la vérité. Les motifs légitimes de la lutte contre le harcèlement sexuel ne sauraient justifier d'éventuelles instrumentalisations des voies de recours contentieux à des fins autres que l’expression de la vérité et le prononcé de la justice. Autre précision préalable : les propositions ci-dessous ne visent pas à condamner par avance toutes les relations affectives, amoureuses ou sexuelles issues du cadre professionnel, par ce qui serait alors une sorte de rigorisme idéologique, profondément réactionnaire, contre toute forme de libération sexuelle. Elles ne visent pas non plus à faire peser sur ces relations affectives normales, pas plus que sur la population « masculine-hétérosexuelle-dominante/âgée » une suspicion générale qui reviendrait à des injonctions de comportement « politiquement correct » aussi délétère que perturbant pour la relation de travail. L’endogamie professionnelle dans le monde universitaire est un fait, qui n’est d’ailleurs peut-être pas plus marqué que dans d’autres milieux professionnels, mais elle ne constitue pas en soi un problème social.
DIX PROPOSITIONS POUR LA PROCÉDURE DISCIPLINAIRE
1) Pluralité des voies de saisine - Actuellement le quasi-monopole de saisine de la section disciplinaire d’établissement (SDE) par le ou la Président-e d'université bloque un grand nombre de plaintes, réduit les possibilités d'expression des victimes et maintient une chape de plomb sur la reconnaissance et la maîtrise de de ce phénomène social. Il faut, en matière de harcèlement sexuel, déroger à ce quasi-monopole de saisine en ouvrant au choix de tout-e plaignant-e trois autres voies alternatives de saisine :
● Saisine directe par le ou la plaignant-e de la SDE transmettant au Cneser-D pour examen de recevabilité ;
● Saisine de la SDE par le comité d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) à la demande du ou de la plaignant-e et après enquête du CHSCT valant examen de recevabilité ;
● Saisine de la SDE par le ou la vice-président-e « étudiant-e-s » (VPE) de l'établissement à la demande du ou de la plaignant-e.
2) Dépaysement automatique - Les conditions locales de jugement sont insatisfaisantes, les conflits d'intérêts permanents, en raison des interdépendances personnelles entre membres de SDE d'une part, membres de conseils centraux et présidences d'université d'autre part et personnels des composantes concernées. Il faut imposer le "dépaysement automatique", c'est à dire la délocalisation du contentieux, hors de l'établissement et de la région d'origine... dès lors que le Cneser-D a jugé la plainte recevable (saisine directe) ou que l'auteur de la saisine est un CHSCT ou un-e VPE... à charge pour le Ministère de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche de désigner la SDE qui prendra en charge le contentieux dans un autre établissement, d'une autre région. Cette procédure de dépaysement est déjà pratiquées dans certains cas (ex.: jugement disciplinaire de président-e-s d’université), techniquement facile à mettre en œuvre. Elle ne génère aucun coût supplémentaire et ne peut qu’améliorer la qualité des procédures et décisions juridictionnelles.
3) Témoignage accompagné - Il faut ouvrir le droit aux plaignant-e-s (actuellement simples témoins, donc non parties au procès disciplinaire) à "témoignage accompagné" par avocat ou syndicat devant la SDE et, en appel, devant le Cneser-D, tant pour les séances d'instruction que pour les séances de jugement. Dès lors que la recevabilité de la plainte a été prononcée par le Cneser-D (saisine directe) ou que la saisine provient d'un CHSCT ou VPE, cet accompagnement doit non seulement être « de droit » mais de surcroît être pris en charge financièrement par l'établissement dans le cadre de la protection fonctionnelle des fonctionnaires et d'un équivalent à créer pour les salarié-e-s précaires et pour les étudiant-e-s, salarié-e-s ou non. Il est totalement injuste que des plaignant-e-s susceptibles d’être des victimes gravement affectées non seulement psychologiquement mais aussi dans leurs intérêts professionnels, présents et futurs, ne bénéficient pas de droits de représentation et de défense équivalents à ceux de la personne déférée.
4) Huis-clos temporaire en séances publiques - Dans les séances publiques de jugement, il faut, tout en respectant le principe du contradictoire, ouvrir le droit à un huis-clos temporaire pour les plaignant-e-s et leurs conseils qui en font la demande. Ce huis-clos, cependant, ne doit pas être imposé par la juridiction ou les parties au procès disciplinaire (présidences d'université, professeurs déférés). En effet, dans certains cas il sert la défense des victimes, dans d'autres cas il se retourne contre elles. En raison du contexte d'omerta corporatiste qui pèse sur ce sujet, il faut donc que ce soit les plaignant-e-s et leurs conseils qui puissent demander et imposer le huis-clos, tout en laissant à la présidence de juridiction, à qui revient la police des débats, le soin de fixer les limites de temps du huis-clos temporaire et, au-delà de la limite fixée, de rouvrir la séance publique. En cas de plainte abusive, ce dispositif ne dessert pas la défense du ou de la déféré-e, le caractère limité du huis-clos ne portant pas atteinte au principe du contradictoire.
5) Témoignages individualisés en instruction - Dans la phase d'instruction de la SDE ou du Cneser-D, la forme (écrite/orale, contradictoire/unilatérale, publique/huis-clos...) des actes d'instruction est laissée à l'appréciation de la commission d'instruction, à charge pour son "rapporteur" d'en rendre compte dans son rapport à la juridiction. Le huis-clos est généralement d'usage et, en cas contraire, devrait pouvoir être demandé et imposée par le ou la plaignant-e comme pour les séances de jugement. Par ailleurs, l'expression du ou de la plaignant-e peut être rendue difficile par la présence du ou de la déféré-e : le ou la plaignant-e devrait pouvoir être entendue seul-e, au moins une fois, accompagné-e de son conseil, en laissant à la commission d'instruction la faculté d'autres investigations en formes diverses. En cas de plainte abusive, ce dispositif ne dessert pas la défense du ou de la déféré-e puisque l’information issue d’auditions individualisées ne peut avoir d’incidence sur l’ensemble de la juridiction et le jugement final que si elle apparaît dans le rapport d’instruction accessible et discutable par le déféré et son conseil.
6) Lutte contre les conflits d'intérêt - En ce qui concerne la composition des instances, il faut inscrire dans le droit, au rang des lois et décrets, des dispositifs de lutte contre les conflits d'intérêts, ce qui implique de définir plus précisément en droit le "conflit d'intérêt" en rapportant précisément cette définition aux contextes et configurations spécifiquement universitaires. Dans cette perspective, il faut notamment créer une obligation générale de retrait des juges dans les situations ainsi juridiquement définies de conflit d'intérêt (et pas seulement de possible partialité) : elle ne créera pas d’effet mécanique mais seulement pression morale et psychologique sur les juges. Il faut surtout rendre obligatoire et systématique la transmission au ou à la plaignant-e et son conseil, avant toute séance de jugement, de la composition de la formation de jugement (SDE et Cneser-D). Il faut enfin organiser de façon matériellement efficiente la procédure de "suspicion légitime" à l’encontre des juges composant les juridictions disciplinaires.
7) Responsabilité des chefs de juridiction – Cette responsabilité doit être engagée en ce qui concerne les conflits d’intérêt : il faut rendre les chefs de juridiction (Présidences de SDE et Cneser-D) responsables de la transmission de toute information en leur possession aux autres juges de l'instance sur d'éventuels risques de conflits d'intérêt susceptible de concerne tel ou tel de ces juges. La responsabilité du chef de juridiction doit être engagée également en ce qui concerne le travail préalable des juges : ce travail ne peut pas se limiter à participer aux séances de jugement sans avoir préalablement étudié les dossiers. Notamment sur les affaires de harcèlement sexuel où l'importance des témoignages, éventuellement contradictoires, et des traces numériques d’interactions sociales (échanges emails, flux sms, relevés d’appels téléphoniques...) abondent aujourd'hui les dossiers contentieux, l'examen approfondi du dossier, par tous les juges participant au délibéré, est indispensable. Il faut rendre les chefs de juridiction responsables de la définition de temps minimaux et administrativement contrôlés de consultation par les juges des dossiers contentieux dans les locaux habituels de chaque juridiction, après que la commission d'instruction ait rendu son rapport.
8) Contrainte d'argumentation des décisions de relaxe - Il faut contraindre les juges disciplinaires, par des règles de présentation des décisions, à justifier de façon détaillée et argumentée, les décisions de relaxe. Cela revient, par une sorte d'inversion de la charge de démonstration, à exiger des juges qu'ils justifient, argumentent et étayent par références précises aux cotations du dossier contentieux, en particulier leurs décisions de relaxe dans les affaires de harcèlement sexuel. Cette contrainte d’argumentation des décisions de relaxe n’aura pas d’effet sur le jugement initial, tout libellé de décision étant rédigé postérieurement au délibéré, mais permettra aux juges d'appel et de cassation de mieux contrôler sur la forme et le fond, notamment pour l’appréciation des faits, décisions de relaxe, actuellement trop souvent cavalières. Juges d’appel et de cassation pourront notamment examiner les côtes du dossier prises en compte dans le libellé de la décision et celles qui ne l'ont pas été.
9) Autorité absolue de la chose jugée au pénal - Il faut inscrire dans la loi, l'autorité absolue de la chose jugée au pénal sur les faits de harcèlement sexuel : ce n'est actuellement qu'une jurisprudence du Conseil d’État, fort mal connue ou trop souvent ignorée des juridictions de rang inférieur et la fraction du contentieux remontant au Conseil d’État via les procédures d'appel et de cassation reste modeste (même si le Conseil d’État se plaint d'un nombre croissant de dossiers). Seule l'inscription de ce principe dans la loi peut en assurer la bonne application dès les premières instances et même si la procédure pénale souffre, elle aussi, de nombreuses imperfections qui en réduisent la portée.
10) Rapport annuel du Ministère de l'Enseignement Supérieur et de la recherche - Une très large partie des contentieux disciplinaires s'interrompent au stade de la première instance. Ce contentieux de première instance demeure aujourd'hui totalement méconnu y compris par les juges d'appel et de cassation ("publications" confidentielles dans les établissements ; archivage sans traitement au MESR). Il faut que le MESR assure, indépendamment des juridictions concernées, un suivi analytique et statistique des décisions de première instance, décisions d'appel et décisions de cassation, en matière de harcèlement sexuel et publie un rapport annuel sur le sujet comprenant en annexe le recueil complet des décisions en forme anonyme. La publication de toute décision doit impérativement se faire en forme anonyme, pour protéger les plaignant-e-s dont les requêtes ont été rejetées autant que pour protéger les déféré-e-s relaxé-e-s, et parfois aussi les victimes reconnues, notamment pour les suites de carrières professionnelles. L'anonymat doit être complet, tant pour les personnes physiques que pour les personnes morales, et ne pas pouvoir être levé par recoupements de données. Parfois évoqués à l’encontre de la forme anonyme des publications de décisions, les phénomènes de récidives, dans le harcèlement sexuel, peuvent être pris en compte autrement, notamment par la voie d'enregistrements juridictionnels des décisions antérieures ou sur décision judiciaire d’inscription dans un fichier national.
Jérôme VALLUY - 5 février 2014
Professeur à l'Université Panthéon-Sorbonne (Paris 1), chercheur à l'Université de Technologie de Compiègne (UTC), représentant élu FERC Sup CGT au Conseil national de l'enseignement supérieur et de la recherche (CNESER).

[1] Bibliothèque, Ingénieurs, Administratifs, Techniciens, Social, Santé
[2] J. Freedman, J. Valluy, (dir.), Persécutions des femmes Savoirs, mobilisations et protections, Editions Du Croquant, nov. 2007 - J. Freedman, J. Valluy, (dir.), « Les persécutions spécifiques aux femmes. Quelles connaissances ? Quelles mobilisations ? Quelles protections ? », revue Asylon(s), n°1, oct. 2006 : http://www.reseau-terra.eu/rubrique102.html
[3] Journée d’étude sur le harcèlement sexuel dans l’enseignement supérieur - Comité d’organisation : Lucia Direnberger, Jules Falquet, Azadeh Kian, avec le soutien de : Pôle Egalité Homme-Femme, Université Paris Diderot, vendredi 11 octobre 2013: http://www.cedref.univ-paris7.fr/Journee-d-etude-sur-le-harcelement

Monday, February 03, 2014

Des femmes au Printemps



25 octobre 2013
Djemila Benhabib : un mot, mais essentiel
Un mot de Djemila BenhabibCher(e)s ami(e)s
À l’été 2012, j’étais en pleine rédaction de mon troisième ouvrage Des femmes au Printemps en hommage aux femmes tunisiennes et égyptiennes paru au Québec en novembre 2012 ainsi qu’en France et en Algérie, quelques mois plus tard, sous le titre de L’Automne des femmes arabes lorsque j’appris qu’une école musulmane avait eu recours aux services d’un avocat pour m’intenter une poursuite en diffamation en raison de propos que j’avais tenus, en février 2012,  à l’émission radiophonique de Benoît Dutrizac au 98,5 fm.
La journée s’annonçait chaude. Elle l’a été, en effet. Mais certainement pas pour les raisons que j’avais anticipées. Je ne sais si c’est l’atmosphère du Caire ou de Tunis qui rendait mes doigts moites. Deux villes époustouflantes que je venais de quitter après un séjour de quelques semaines. Mon cœur brûlait d’espoir. Ma tête tremblait d’inquiétude. Une brèche venait de s’ouvrir. Les murs du temple étaient désormais ébranlés! Je me mettais à rêver, encore une fois, exactement comme en 1988 à la naissance du multipartisme en Algérie. C’était, bien entendu, avant l’apparition du Front islamique du salut (FIS) et de ses armées sanguinaires. Comment rester indifférent à la brûlure des autres quand au moins une fois dans sa vie on a frôlé l’enfer?
De retour au Québec, j’étais surtout hantée par les visages lumineux de ces résistantes et résistants qui manifestaient nombreux, les mains nues, contre les escadrons de la mort salafistes et de leurs acolytes les Frères musulmans. Ici, j’étais loin de ces prêches haineux appelant à l’assassinat des démocrates jugés « trop libres » et des « maudites femmes occidentalisées », de ces mains d’hommes agrippant des bouts de chair et de cette déferlante de voiles noires déambulant dans les rues. Ici, j’étais redevenue une femme libre.
Je m’étonnais à peine d’une telle « contrariété ». Sans doute, à cet instant-là, je n’ai pas pris la mesure réelle de cette cabale juridique qui s’orchestrait contre moi. Elle me paraissait si dérisoire comparativement à ce souffle de liberté qui embrasait le monde arabe. Je crus que le temps de l’immobilisme, de la vie sèche et des âmes mortes étaient désormais dépassé. « Je veux écrire», dis-je au téléphone à un ami volant à mon secours pour me prodiguer quelques judicieux conseils. «Tu comprends? Il faut que je finisse ce livre, impérativement», insistais-je.
Poursuivre mon travail d’écriture et m’y consacrer entièrement était une promesse à laquelle je m’accrochais grâce notamment à quelques soutiens inattendus qui m’ont permis de réagir efficacement, étouffant ainsi ce sentiment d’injustice qui m’envahissait.
Car moi aussi il m’arrive quelquefois de désespérer de la démission d’une bonne partie de nos élites, de leurs omissions calculées, de leur aveuglement obstiné, de leurs silences trop nombreux, de leur lâcheté décomplexée et de leur grande complaisance face à l’islam politique. Un monde endormi dans son confort et bluffé par son indifférence est-il en meilleure posture qu’un monde rongé par la barbarie?
Mon cœur s’est remis à battre de joie. Et il battait de plus en plus fort au fur et à mesure que ma plume s’abandonnait. Les mots faisaient tant de bruit en moi. Mais ils étaient en même temps si peu de choses. Et puis Des femmes au Printemps a remporté le Prix Gérald Godin décerné par la Ville de Trois-Rivières! C’était en mai dernier. Mon nom désormais lié à celui d’un géant, quel ravissement! Quelques mois auparavant, une autre ville m’accueillait, celle de Paris, pour me décerner une autre distinction, le Prix international de la laïcité. C’était le nirvâna…version laïque, bien entendu!
Qu’ajouterais-je à tous ces événements? Sinon que je ne cherche à convaincre personne de la justesse de mes propos pour lesquels on me poursuit. Chacun est en mesure de se faire une idée sur le bien-fondé de cette cause. Une chose est sûre,  jamais je n’accepterai de faire silence sur une terreur dont je connais les moindres contours, les ambitions liberticides et les stratégies diaboliques.
Cela fait plus d’un an que ça dure et ça peut durer pendant longtemps encore. Je le sais. J’avoue, certains jours ont été plus difficiles que d’autres, certaines nuits trop brèves.  Quelques projets ont malheureusement été renvoyés aux calendres grecques. D’autres, par ailleurs, ont abouti parmi lesquels un séjour en Afghanistan l’été dernier qui se conclura par un récit dans ce coin du monde des ombres bleues grillagées.
Dans cette épreuve, j’ai toujours été soutenue et accompagnée d’une façon formidable par mon compagnon, Gilles Toupin, mes parents, Kety et Fewzi, ma famille, mes avocats, mes éditeurs, mes nombreux amis et tant de personnes anonymes qui me témoignent leur soutien. J’ai des raisons d’espérer! Car mon engagement me lie à chacun d’entre vous et puise ses racines dans une même communauté de destins. Celle d’une humanité en mouvement débarrassée des carcans ethniques et religieux. Ma communauté, c’est l’humanité toute entière. Ma religion, ce sont Les lumières. C’est grâce à vous toutes et tous que j’ai pu garder la tête hors de l’eau, avancer dignement, continuer coûte que coûte sur ce si long chemin.
À vous toutes et tous je dis merci du plus profond de mon être. À vous toutes et tous qui, inlassablement, jour après jour, continuer de me gratifier de votre solidarité, une solidarité qui prend mille et un visages, je dis merci encore et toujours! Surtout, soyez les témoins bruyants de votre époque!
Quant à moi, rien ni personne ne me fera taire. Je ne connais ni la peur ni la fuite. Je reste convaincue qu’il n’est pas moins urgent, aujourd’hui qu’il y a trois siècles, de lutter contre les tentations obscurantistes, la bigoterie, la censure et le fanatisme. Les défis de ce début de siècle nous imposent une lucidité et un engagement encore plus grands que par le passé. Merci encore !
À très bientôt!
Djemila B.
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